Admettons-le : lorsqu’on met des jouets sexuels sous la table de chevet afin d'avoir ses préférés à portée de main, ou lorsqu’on prépare son sac pour un rendez-vous galant ou un plan cul, il y a fort à parier que qu’on ne pense pas à apporter des digues dentaire. En l'absence d'une éducation sexuelle inclusive pour les personnes LGBTQ2S+, beaucoup d'entre nous avons dû nous tourner vers des organismes queer, la culture pop ou nos ami·e·s, que ce soit en personne ou en ligne, pour obtenir des informations sur les pratiques sexuelles plus sécuritaires (par exemple, c'est par la fanfiction que j'ai appris qu'il fallait utiliser des condoms avec les jouets sexuels que l'on partage avec des partenaires). Les condoms sont facilement accessibles dans les espaces queer et dits sex-positive. En revanche, les digues dentaires se font plutôt rares, et lorsqu'elles sont mentionnées, elles ont tendance à être décrites comme étant désagréables, voire inutiles. Voici tout ce qu'il y a à savoir sur cet outil mal aimé qui contribue pourtant à rendre nos rapports sexuels plus sécuritaires.
Alors, c’est quoi une digue dentaire, au juste?
En termes clairs, une digue dentaire est un outil servant de moyen de protection lors d'une relation sexuelle orale. Dr·e Emma Chan qui exerce la médecine au Royaume-Uni et anime des ateliers « Relationships and Sex Education (RSE) » sur les relations et l'éducation sexuelle dans des écoles secondaires, explique qu'une digue dentaire est « une fine feuille de plastique ou de latex que l'on place sur la vulve ou l'anus afin de créer une barrière entre nos parties génitales et la bouche de notre partenaire ». Les digues dentaires ont initialement été développées pour être utilisées en dentisterie, mais lorsqu’utilisées en contexte de santé sexuelle, elles fonctionnent de la même manière que les condoms, les gants ou les protège-doigts, en créant une barrière physique pour empêcher l'échange de fluides lors de rapports sexuels sans pénétration.
D'accord, mais les digues dentaires sont-elles vraiment nécessaires?
Le risque de transmission d'ITSS (infections transmissibles sexuellement et par le sang) est plus faible lors de rapports sexuels oraux que lors de rapports sexuels avec pénétration, mais ce risque n'est jamais nul. Selon le Centre américain pour le contrôle et la prévention des maladies (Center for Disease Control, ou CDC), peu d'études ont examiné les taux de transmission d'ITSS associés au cunnilingus ou à l'anulingus, en partie en raison de la difficulté à recruter des participant·e·s ayant des rapports sexuels oraux sans pénétration. La gonorrhée, la chlamydia, la syphilis, le virus du papillome humain (VPH), l'herpès et, dans de très rares cas, même le VIH, peuvent être transmis lors de rapports sexuels sans pénétration. Cela dit, Aidsmap rapporte qu’une étude évaluant la probabilité de transmission du VIH par le sexe oral « suggère que le chiffre pourrait se situer entre 0et 0,04 % par rapport sexuel ».
Cependant, des études démontrent que de nombreuses personnes considèrent les relations sexuelles orales comme étant « sans risque », et ne pensent donc pas devoir prendre des mesures de protection lors de tels rapports sexuels. De plus, bien que les digues dentaires soient souvent présentées comme une méthode de prévention des ITSS en contexte de cunnilingus ou d'anulingus, nous ne savons pas réellement dans quelle mesure elles sont efficaces. Il existe une absence flagrante de recherches sur l'efficacité réelle des digues dentaires dans la prévention de la transmission des ITSS. Dr·e Chan admet ne pas savoir, même dans sa propre posture, si les digues dentaires sont efficaces : la misogynie médicale, combinée au manque de priorité accordée à la santé sexuelle des femmes queer, fait que les données n'existent tout simplement pas.
Bien que la plupart des études, certes limitées, sur leur utilisation se concentrent sur les femmes cis lesbiennes et bisexuelles, les digues dentaires ne sont pas exclusivement réservées aux femmes queer. Après tout, les personnes de tous genres et toutes orientations sexuelles peuvent apprécier le cunnilingus et l'anulingus. En outre, ces études sont largement cisnormatives et partent du principe que les digues dentaires seront la principale méthode de protection sexuelle utilisée par les femmes queer, alors que certaines de ces mêmes études révèlent qu’un plus grand nombre de femmes queer utilisent des gants et des condoms plus fréquemment que des digues dentaires.
Malgré cela, la recherche continue de décrire les digues dentaires comme « un outil précieux » pour des rapports sexuels plus sécuritaires. Dr·e Chan souhaite aussi que davantage de personnes sachent que les digues dentaires sont une option à envisager, et estime même que le simple fait d’en parler peut être bénéfique : « L'une des raisons pour lesquelles les gens n'utilisent pas de digues dentaires est le manque de connaissances à leur sujet, ce qui ne changera que si nous parlons davantage de leur utilisation. » Selon Dr·e Chan, il est important de normaliser les conversations sur la santé sexuelle qui vont plus loin que la seule utilisation du condom, et tout aussi important de remettre en question le discours cishétéronormatif selon lequel le sexe oral ne nécessite pas de réflexion ou de discussion sur les pratiques sexuelles plus sécuritaires.