À la fin des années 2000, alors que le « tournant trans » ne se profilait pas encore à l’horizon et que je n’étais qu’une militante de 20 ans, « l’euphorie de genre » semblait être un concept révolutionnaire.
J’en ai entendu parler pour la première fois lors d’un atelier intitulé « Trans 101 », organisé par des étudiant·e·s de l’Université McGill. Les étudiant·e·s le définissait comme un sentiment de joie qui surgit lorsque l’on exprime son genre (la façon dont on présente son genre au monde) d’une manière qui correspond à son identité de genre (le sentiment intérieur de son genre). Défini pour la première fois de manière formelle dans les années 1970 par la militante Ari Kane, le concept d’euphorie de genre s’est largement popularisé des décennies plus tard avec le développement des communautés trans en ligne.
Aux dires des animateur·ice·s de l’atelier, le simple fait d’être en quête d’euphorie de genre constituait une raison suffisante pour s’identifier comme trans ou non binaire. Peut-être n’était-il pas nécessaire de souffrir d’un trouble de santé mentale ou de se sentir « prisonnier·ère d’un corps qui ne nous correspond pas ». Peut-être voulait-on simplement ressentir cette joie.
Pour moi, à 20 ans, cette idée était révolutionnaire. J’avais passé la majeure partie de mon adolescence immergée dans une culture queer qui considérait que l’identité trans se définissait par la dysphorie de genre : un sentiment débilitant de ne pas être à sa place dans sa propre peau, le sentiment d’être dégoûté·e par son propre corps.
Remettre en cause le discours selon lequel on serait « prisonnier·ère d’un corps qui ne nous correspond pas » semblait audacieux. À l’époque, l’accès aux soins médicaux d’affirmation de genre, tels que les traitements hormonaux et la chirurgie, dépendait encore de la capacité à prouver aux professionnel·le·s de la santé que sa dysphorie était suffisamment grave et incurable pour justifier ces interventions. Le modèle du « consentement éclairé » n’était pas encore largement répandu dans la communauté médicale; il était donc risqué de soutenir l’idée selon laquelle il n’était pas « nécessaire » d’être en situation de dysphorie pour être trans.
Pourtant, c’était également une expérience libératrice et transformatrice. C’est peut-être pour cette raison que cette idée a fait son chemin. Pour une population si profondément enlisée dans la stigmatisation et la honte corporelle, le cadre positif de l’euphorie de genre nous a permis de retrouver notre dignité.
J’avais passé près de vingt ans à en vouloir à mon corps, à en avoir honte. Et puis j’ai entendu parler de l’euphorie de genre, et croyez-le ou non, toute cette colère et toute cette honte se sont évaporées. Je n’avais pas besoin de détester mon corps pour vouloir le changer. Être une femme trans ne signifiait pas nécessairement vivre dans un état par défaut où je me sentais « inférieure » aux autres femmes. J’ai rapidement intégré cette réflexion dans mon travail clinique en tant que psychothérapeute stagiaire. J’ai écrit un article à ce sujet. J’estime que l’activiste trans philippine Soss Rogando Sosot l’a le mieux exprimé lors d’une conférence donnée en 2010, pour être tout à fait honnête :
« Je suis une humaine qui n’est ni dans un corps qui ne lui convient pas, ni prisonnière d’un corps qui ne lui convient pas, mais une humaine qui exprime son être […] Je ne suis pas dans un corps qui ne me convient pas. Je suis dans ce corps, tout comme vous êtes dans le vôtre. Je ne suis pas prisonnière de mon corps. Je suis prisonnière de vos croyances. »
Je ressens encore la fougue de ces mots, le potentiel dont ils sont porteurs pour nous libérer des règles sociales que tant d’entre nous ont intériorisées. Aujourd’hui, cependant, comme tant d’autres travailleur·euse·s culturel·le·s trans, j’ai commencé à remettre en question l’idée que nous avons passé tant de temps à promouvoir. Alors que la haine transphobe et les législations anti-trans se répandent à travers le monde, je ne peux m’empêcher de me demander : était-ce une erreur?
Ces derniers temps, je m’inquiète moins des règles que les personnes trans ont intériorisées que de celles que les lobbyistes et les politicien·ne·s transphobes s’empressent de transformer en réelles lois nationales et fédérales.
Par exemple, le modèle du consentement éclairé dans les soins d’affirmation de genre, qui a brièvement connu un essor généralisé dans de nombreux pays, fait aujourd’hui l’objet de violentes attaques juridiques, des États-Unis au Royaume-Uni. La transition médicale pour les jeunes a déjà été interdite — et, dans certains cas, carrément criminalisée dans plusieurs régions.
Il y a toujours eu une opposition au cadre de « l’euphorie » parmi les militant·e·s trans, dont certaines et certains critiquent cette idée pour être beaucoup trop centrée sur des sentiments individuels abstraits et beaucoup trop éloignée des préoccupations matérielles quotidiennes et des problèmes systémiques, tels que la violence anti-trans.
L’année dernière, par exemple, l’historienne trans Jules Gill-Peterson — l’une des plus éminentes spécialistes actuelles de l’histoire trans et de la transition de genre — s’est exprimée dans le magazine Them, affirmant : « Nous n’avons plus besoin de cette répugnante “joie trans” […] Nous n’avons plus besoin de cette “euphorie de genre”. Débarrassons-nous de tout cela et consacrons notre temps à offrir aux gens ce qui compte vraiment, comme les traitements hormonaux, les changements de sexe et les opérations chirurgicales. »
Cette critique est à la fois provocante et stimulante. Des théoricien·ne·s comme Gill-Peterson nous poussent à considérer que le fait d’aborder l’identité trans et la transition sous l’angle de « l’euphorie » impose aux personnes trans la responsabilité d’éprouver des sentiments positifs pour faire évoluer la société (comme si ces sentiments positifs suffisaient à eux seuls à opérer un tel changement). Et tout cela en détournant l’attention des façons dont la société continue de ne pas offrir aux personnes trans ce dont nous avons besoin pour vivre. Il est important de souligner ici que les personnes trans ont besoin d’un accès aux soins de santé liés à la transition tout comme d’une protection contre la discrimination en matière de logement et d’emploi, indépendamment de leur sentiment d’euphorie.
Un mouvement de libération trans qui se concentre excessivement sur « l’euphorie de genre » présente d’autres inconvénients. Comme l’ont souligné Gill-Peterson, la chercheuse Viviane Namaste et d’autres, l’activisme trans récent a souvent été dominé par des préoccupations liées à la reconnaissance émotionnelle et à la représentation culturelle, au détriment de la mise en œuvre de stratégies concrètes visant à défendre nos droits juridiques.
Si l’on jette un regard rétrospectif sur les dix ou vingt dernières années, il est difficile de ne pas être d’accord : depuis que le « tournant » s’est amorcé, on compte, dans les médias grand public, plus de célébrités trans et d’exemples de « représentation positive des personnes trans » que jamais auparavant dans l’histoire. Pourtant, la situation des droits juridiques des personnes trans s’est considérablement détériorée et ne cesse de s’aggraver.
Ce problème reflète peut-être un enjeu encore plus large qui touche la société humaine aujourd’hui : des réponses individualistes, centrées sur les sentiments, à des problèmes systémiques. La culture du bien-être et de la psychothérapie populaire s’épanouit en réponse aux problèmes collectifs; une récession économique toujours plus menaçante, une du coût de la vie, l’effondrement environnemental et la domination totale de la politique par des oligarques partisans de la guerre. Comme on le constate, les sentiments positifs, voire révolutionnaires, ne se traduisent pas nécessairement par une véritable révolution sociétale.
Peut-être que l’euphorie de genre a toujours été un concept bancal. Il semble en tout cas voué à l’échec en tant que stratégie politique à part entière. Et peut-être, pour être tout à fait honnête, qu’il y avait quelque chose de naïf et de typiquement « millénial » dans la manière dont l’euphorie de genre a façonné la politique trans des années 2010 — une approche un peu trop sérieuse et égocentrique, trop axée sur le discours de l’auto-guérison et de l’affirmation de soi, au point d’occulter un aspect important : la réalité du changement politique et de la vie pratique.
Je ne peux toutefois pas y renoncer complètement, peut-être parce que je crois sincèrement que même si l’euphorie de genre ne suffit pas à elle seule à libérer les personnes trans, elle a peut-être encore quelque chose à nous offrir. Plus largement, je crois que la politique de la guérison, du plaisir et de la joie a quelque chose à offrir à tout mouvement social, ne serait-ce que parce que les mouvements sociaux doivent insuffler le sentiment de donner de la vie pour que les gens aient envie de les rejoindre et de les soutenir pendant une période significative. D’ailleurs, je crois aussi que le plaisir est un droit humain.
Cependant, le plus gros problème lié à l’euphorie de genre réside peut-être dans le fait qu’elle soit devenue une obligation, un comportement que les personnes trans doivent adopter plutôt qu’un sentiment spontané découlant de notre liberté. Que les personnes trans soient contraintes de jouer le rôle de victime de la dysphorie de genre ou celui du modèle inspirant de l’euphorie de genre, nous sommes obligées de jouer un rôle pour satisfaire un monde transphobe et y survivre. C’est déshumanisant, d’autant plus que la survie n’est jamais garantie.
Je dois croire que nous pouvons chercher la liberté autant en nous-mêmes que dans le monde matériel — d’ailleurs, je soupçonne que l’une ne va pas sans l’autre. On ne peut pas toujours vivre dans l’euphorie, et on ne devrait pas non plus l’attendre de nous. Mais à quoi bon survivre sans la promesse de quelque chose de mieux?
Cela me rappelle le slogan « du pain et des roses », associé aux mouvements pour les droits des femmes et les droits du travail. Le pain représente les besoins matériels tels que la nourriture, le logement et la sécurité, tandis que les roses symbolisent ce qui donne de la dignité à la vie, comme l’accès à l’éducation, à la culture, ainsi que la dignité et le respect. Peut-être que la libération trans doit englober les deux. Nous avons besoin de nos droits juridiques et matériels, et nous les méritons. Nous méritons aussi toute la gamme d’émotions et d’expressions humaines, y compris la rage et le désespoir… et oui, l’euphorie aussi.