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La lutte est réelle

« Je ne suis pas un monstre; je suis une personne »

La peur, les boucs émissaires et le mythe de la tueuse de masse trans


Écrit par Kai Cheng Thom
15 avril 2026 dernière mise à jour 15 avril 2026

« Je ne suis pas un monstre; je suis une personne » cover image
Credit: Getty Images; Alex Apostolidis/Script

Au départ, je voulais proposer une analyse culturelle lucide de la soi-disant « épidémie » de tueries de masse commises par des personnes trans.

Je pensais me servir des statistiques pour déboulonner le mythe voulant que nous ayons un goût disproportionné pour la violence aléatoire. J’allais déconstruire le cliché médiatique (vieux de plusieurs décennies) qui consiste à présenter les femmes trans comme des menteuses et des prédatrices. J’expliquerais, en termes nuancés mais persuasifs, qu’il faut absolument résister aux paniques morales — et au réflexe collectif de traiter les groupes minoritaires en boucs émissaires — en évoquant des arguments clairs, des données convaincantes et un engagement moral visant à humaniser chaque personne. Le texte serait net et concis, d’une intelligence froide mais sincère.

Sauf qu’en commençant à écrire, j’ai vu tous mes plans tomber à l’eau. Quelque chose clochait. J’étais mal à l’aise à l’idée de rentrer dans le débat, d’expliquer que les gens comme moi ne sont pas toujours (ni même souvent) des tueur·euse·s.

C’est un étrange projet que de défendre l’humanité des personnes trans — la mienne, mais aussi celle de tellement de gens que j’aime. Évidemment, je n’aurais pas été la première. Je pense à Julia Serano, dans son livre phare Whipping Girl, ainsi qu’à Gender Outlaws, l’incontournable anthologie de Kate Bornstein et de S. Bear Bergman. Dans les années 2010, beaucoup d’articles sur le sujet ont circulé en ligne et dans la presse.
 

Tellement de personnes trans se sont prêtées à l’exercice : expliquer que nous ne sommes pas des monstres qui veulent enfiler la peau des femmes cisgenres, contrairement au tueur psychopathe du Silence des agneaux. Nous sommes des personnes comme les autres, vous savez?

Des gens qui prennent l’autobus, qui vont à l’épicerie, qui n’ont plus les moyens d’acheter quoi que ce soit. Comme tout le monde. Des gens qui mangent trop de malbouffe et qui regardent trop la télé, comme tout le monde. Des personnes anxieuses et déprimées face à l’économie, à l’environnement, à l’écroulement imminent de la société moderne — comme tout le monde.
 

Pourtant, depuis le début des années 2020, le mouvement transphobe clame de plus en plus haut et de plus en plus fort que nous sommes une menace, que nous avons le goût de violence armée. J’essaie donc de trouver les mots, non seulement pour démentir cette nouvelle version du vieux stéréotype de la personne trans « folle et dangereuse », mais pour illuminer la dynamique foncièrement déshumanisante (et tout aussi vieille) qui nous force encore et toujours à expliquer que nous sommes… des êtres humains.

Ironiquement, c’est le genre de situation qui rend folle… (Pas assez folle pour m’attaquer au public — je suppose qu’il faut le préciser, pour des raisons juridiques.)
 

Si vous n’êtes pas au fait des dernières tendances transphobes, sachez que la prétendue « épidémie » de tueries de masse commises par des personnes trans est un mythe, un prolongement de la panique morale transphobe qui s’est emparée des sphères culturelle et politique depuis le début de la décennie. En elle-même, cette panique peut être comprise comme une réponse à l’expansion des droits et de la visibilité de notre communauté dans les années 2010.

C’est une tendance qui semble être née aux États-Unis, chez les politicien·ne·s, les influenceuses et les influenceurs de droite. Des gens comme Matt Wallace, Chaiya Raichik — connue pour son compte Libs of TikTok — et Marjorie Taylor Greene, ex-congresswoman républicaine, attribuent aux personnes trans une série de tragédies allant des écrasements aux fusillades en public
 

Ces dernières décennies, on a dépeint les personnes trans (en particulier les femmes trans) comme des dégénérées sexuelles qui violentent les enfants. Mais c’est une nouvelle croyance que la droite défend aujourd’hui : les personnes trans seraient maintenant des terroristes armées, des militantes contre l’État — une idée véhiculée par certaines des figures les plus puissantes de la droite, y compris Donald Trump Jr. et le milliardaire Elon Musk.
 

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Quand le commentateur politique Charlie Kirk a été assassiné, en septembre dernier, plusieurs personnalités transphobes se sont empressées de jeter le blâme sur la communauté trans avant même que l’identité du coupable soit révélée. La militante de droite et personnalité médiatique Laura Loomer, par exemple, a pris la parole sur X : « Il est temps de classer le mouvement transgenre comme un mouvement terroriste. Les personnes trans représentent une menace pour la société. Il faut les empêcher de tuer encore plus de gens. Il faut les ostraciser. » (Traduction libre) La publication cumule plus de 15 000 mentions « J’aime ». Notons que l’assassin de Charlie Kirk est un homme cisgenre.
 

Bref, dans notre culture, les personnes trans sont confrontées à une intensification du discours haineux : l’emploi de mots comme terroriste et de formules comme « menace pour la société » est un puissant outil idéologique, bien connu pour faire partie des stratégies fascisantes. Plus les gens ordinaires voient un groupe minoritaire comme une menace, plus ils se sentent justifiés de lui retirer ses droits et libertés.

Malheureusement, c’est exactement ce qui est en train d’arriver aux personnes trans. Représentées comme un danger pour les femmes cisgenres et les enfants, elles sont bannies des toilettes qui correspondent à leur genre par plusieurs états américains. Les attaques juridiques contre les soins d’affirmation de genre (pour les enfants et pour les adultes) se multiplient. Les personnalités conservatrices ont pris l’habitude d’exiger qu’on nous bannisse de l’espace public, voire qu’on nous fasse disparaître.
 

Je dois admettre que j’ai un mauvais pressentiment : s’il nous faut convaincre le public de notre humanité (de notre droit au respect, à la dignité), je crains qu’il soit déjà trop tard.

C’est une histoire qui se répète depuis que la politique existe. Un groupe minoritaire devient le bouc émissaire des peurs et des injustices vécues par la majorité. Ensuite, les leaders et les personnalités sans scrupules n’ont plus qu’à se présenter comme les braves défenseures et défenseurs de la société, prêt·e·s à agir contre la supposée « menace ». Dans ce genre de moment, toutes sortes de « mesures d’urgence » contraires à la vie privée, à la liberté ainsi qu’aux protections contre la discrimination (entre autres) se faufilent dans la loi, ce qui permet aux gouvernements et aux entreprises d’abuser plus facilement de leurs pouvoirs.
 

C’est une constante à notre époque. Après le 11 septembre, par exemple, pendant la soi-disant « guerre au terrorisme », on a prétendu que les musulman·e·s étaient une menace pour la société. Résultat : des préjugés culturels exacerbés, durables et profondément nocifs pour la communauté, mais aussi l’expansion d’institutions comme le centre de détention de Guantanamo Bay, ainsi qu’une hausse de la torture, de la surveillance de masse et des violations des droits de la personne.

Aujourd’hui, l’agence américaine ICE (Immigration and Customs Enforcement) reprend la même stratégie, mais en ciblant la population immigrante. Diabolisée par les politicien·ne·s conservateurs et conservatrices, cette population est victime d’une déferlante de brutalité. Simultanément, le mandat et le champ d’action de l’agence ont pris énormément d’ampleur, ce qui affecte les immigrant·e·s comme les citoyen·ne·s américain·e·s, dont certain·e·s ont été tué·e·s par balle pour avoir observé ou contesté des interventions menées par ICE.
 

Dans la même veine, on peut s’attendre à ce que la diabolisation grandissante de la communauté trans, présentée comme encline au terrorisme et à la violence armée, exacerbe non seulement la transphobie dans la loi et la culture de masse, mais serve aussi d’excuse pour miner les droits de la personne et les limites au pouvoir de l’État.

Au Canada, nous avons tout autant de raisons de nous inquiéter que nos voisin·e·s du sud. En février, la députée britanno-colombienne Tara Armstrong déplorait sur X une « épidémie de violence commise par les personnes trans partout en Occident », suggérant que ces dernières représentent « une menace pour elles-mêmes et pour autrui » (traduction libre). Selon elle, il faudrait donc empêcher les enfants non conformes dans le genre de transitionner. Cette logique infiltre la loi un peu partout dans le monde, au Canada comme ailleurs.

Les propos de la députée sont particulièrement incendiaires (et crève-cœur), car ils font référence à une des rares tueries de masse commises par une personne trans : la tragédie de Tumbler Ridge, en Colombie-Britannique, où six personnes ont perdu la vie et 27 autres ont été blessées. La tireuse s’identifiait comme femme trans, mais à ce jour, ses motivations restent nébuleuses.
 

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C’est une douloureuse nuance qui s’ajoute à la tâche de défendre l’humanité des personnes trans (mon humanité, celle de ma communauté) : que faire quand la violence est bel et bien commise par un·e des nôtres? Comment faire pour honorer les vies humaines perdues, pour condamner la violence, tout en parlant de l’effet qu’ont ces événements (la panique, l’effroi) sur la santé mentale de notre communauté? Comment continuer d’avancer quand on fait partie d’une minorité traquée, perpétuellement associée au vice et à la mort?

Dans le milieu de la recherche en santé mentale, le terme stress minoritaire désigne les conséquences de la stigmatisation et des préjugés envers un groupe identitaire. Le phénomène est associé à des niveaux accrus de peur, d’anxiété, de honte et d’effets nocifs pour la santé. Sans grande surprise, il affecte considérablement les populations trans, en particulier les jeunes trans.
 

Dernièrement, je m’interroge sur la montée du stress minoritaire chez les groupes sur qui on jette le blâme, voire qu’on punit pour les actions d’un seul individu. Collectivement, comment vivons-nous la peur? La honte? Il existe peu d’études à ce sujet. Ce que je sais, c’est que pendant plusieurs jours après la fusillade de Tumbler Ridge, j’avais davantage peur de mes voisin·e·s. Peur de ce qu’iels pensaient de moi. Peur qu’iels aient peur de moi, peur de ce qu’iels feraient si iels se sentaient vraiment menacé·e·s.

Parce que la tireuse de Tumbler Ridge était trans, la culture dominante ne cessera jamais de l’associer à notre communauté. Au sens moral, son acte odieux laisse une tache indélébile. C’est profondément injuste — moins de 0,1 % des responsables d’une tuerie de masse sont trans —, mais pendant des années, celleux qui défendent l’image de notre communauté vont devoir composer avec ce legs et avec celui de l’infime minorité de personnes trans coupables du même crime.
 

C’est un double standard qui fait mal : quand une personne membre d’une minorité bouc émissaire commet un acte violent, le reste du groupe en paye aussi le prix. Combien de musulman·e·s innocent·e·s ont été puni·e·s pour les actes de militant·e·s islamistes avec qui iels n’avaient rien en commun, à part leur religion? En Amérique du Nord, l’immense majorité des tueries de masse sont le fait d’hommes blancs cisgenres, mais à vrai dire, ce groupe n’est jamais puni. Aucune législatrice, aucun législateur n’exige que les hommes blancs soient ajoutés à un registre public ou qu’on leur interdise d’avoir des armes.

Quand un acte violent est commis par un·e membre de la majorité, c’est un tragique incident — le fait d’une brebis galeuse. Mais quand la personne responsable est membre d’une minorité, c’est la preuve d’une épidémie, d’une faille morale collective du groupe.

Cet essai touchant à sa fin, je me demande si j’ai réussi. À déboulonner le mythe, à déconstruire le cliché, à montrer qu’il faut traiter les personnes trans comme des êtres humains, et non comme des monstres issus de l’imaginaire collectif. Me suis-je assez bien exprimée pour mériter qu’on me laisse vivre? Les autres personnes trans qui ont écrit sur ce sujet au cours du dernier siècle en ont-elles fait assez?
 

Je l’espère, mais parfois, j’en doute. L’histoire nous enseigne que la peur et la vindicte populaire sont des forces puissantes. Cela dit, comme toutes les personnes qui vivent dans l’ombre d’un monstre imaginaire, je ne peux m’empêcher de dire et de redire : je suis un être humain comme vous. Bizarrement, je trouve réconfortant de penser aux nombreuses communautés qui se sont battues pour être vues comme autre chose qu’une menace, à l’éloquence et au courage qu’elles ont déployés dans cette lutte.
 

Il y a des gens qui adorent raconter des histoires de monstres. Vos enfants sont en danger, disent-ils; les monstres sont parmi nous. Ces gens-là en retirent toujours quelque chose : des votes, de l’argent, de l’influence, du pouvoir.

Et si c’était d’eux qu’il fallait avoir peur?

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