Le sexe est agréable. Prendre de la drogue, souvent, est aussi agréable. Ce n’est pas étonnant que l’on mélange les deux.
Cet espace au croisement du sexe et de la drogue s’appelle le chemsex, bien que dans la communauté queer et trans, on l’appelle aussi « party & play » ou « PnP ». L’origine du terme vient de la question « do you party and play ? » (tu fais la fête et tu t’amuses?) — qui est devenue une formulation courante sur les applications de rencontre et de drague pour demander si quelqu’un·e est ouvert·e à la consommation de drogue durant le sexe.
Bien que le PnP soit associé à des drogues dures comme la meth, le chemsex inclut la prise de n’importe quelle drogue visant à améliorer ou à intensifier les expériences sexuelles.
Ça peut être une pilule de MDMA qui se passe entre les bouches d’amant·e·s passionné·e·s. C’est plonger un doigt dans un sachet de cocaïne avant de doigter quelqu’un·e. C’est avaler une dose de GHB avant d’aller au sauna; et oui, c’est même se shooter et se masturber avec des inconnu·e·s devant une webcam.
Le chemsex peut prendre différentes formes. Une chose est sûre, cependant — les personnes queer et trans le pratiquent.
Comment le savons-nous? D’abord, les personnes queer et trans sont plus susceptibles de consommer des drogues que les personnes hétéro et cis. Cependant, il y a moins de données disponibles sur le chemsex, notamment à cause de la stigmatisation et de la confusion autour du terme; et le fait que presque toutes les recherches sur le chemsex se concentrent sur les hommes cis gays et bisexuels n’aide pas. Mais parmi ces études, environ un quart des personnes interrogées pratiquent une forme de chemsex.
« En tant que personnes queer, nous abordons le sexe avec un bagage émotionnel marqué par l’homophobie intériorisée, la dysmorphie corporelle et la honte », explique Jordan Bond-Gorr, coordinateur des initiatives PnP et chemsex au sein de la Gay Men’s Sexual Health Alliance.
Bond-Gorr, qui se définit comme un adepte régulier du PnP, a endossé ce rôle parce que les autres programmes de réduction des risques ou de lutte contre la toxicomanie ne comprenaient tout simplement pas les raisons qui poussent les personnes queer à pratiquer le chemsex. « Cela peut rendre les relations sexuelles plus intimes, plus connectées, plus extrêmes, plus libérées. »
Mais cela peut aussi rendre les relations sexuelles plus dangereuses, surtout si les personnes s’y adonnent sans comprendre les risques. Bond-Gorr fait donc partie des nombreuses personnes queer et trans engagées dans la réduction des risques à qui Script a demandé conseil sur la manière de rendre le chemsex plus sécuritaire pour notre communauté.
Mesures simples pour rendre le chemsex plus sécuritaire
Les travailleur·euse·s spécialisé·e·s en réduction des risques s’entendent tous·tes pour dire que pour faire la fête et s’amuser en toute sécurité, le plus important est d’être joignable en cas de surdose.
Cela signifie qu’il faut dire à ses ami·e·s où l’on se trouve lorsque l’on consomme, ou si l’on consomme seul·e. Cela signifie également de ne pas fermer la porte à clé si l’on consomme seul·e dans une salle de bain ou une pièce privée d’un sauna. Plus vite quelqu’un·e pourra vous venir en aide en cas de surdose, plus vite iel pourra appeler une ambulance, administrer un kit de surdose ou vous installer en position latérale de sécurité, ou PLS (sur le côté, la tête sur votre bras ou sur les genoux de quelqu’un·e).
Une autre stratégie simple pour prévenir les effets indésirables des drogues consiste à manger avant de consommer, ainsi qu’à boire de l’eau avant, pendant et après les rapports sexuels, car de nombreuses drogues utilisées dans le cadre du chemsex sont des stimulants, comme la cocaïne et la MDMA, qui peuvent vous déshydrater.
« Commencez par une faible dose et allez-y doucement », conseille Jazmine George, administratrice du programme de sensibilisation chez CANFAR. « Commencez par une très faible dose et surveillez les effets de la substance sur vous, car il est plus facile d’augmenter la dose au fur et à mesure que de revenir en arrière. »
George est l’une des personnes à l’origine de sexfluent.ca, un site qui donne ce type de conseils sans jugement sur la santé sexuelle et la consommation de substances. Elle a fait ses débuts dans ce domaine en tant que mère d’une maison de ballroom.
« Je demande toujours à mes enfants : “Quelle est la façon la plus sûre de procéder? Si vous allez à cette fête ce soir, pouvez-vous me dire où vous allez? Pouvez-vous me prévenir quand vous partez? Si vous partez avec quelqu’un?” »
Soyez vigilant·e·s face au VIH, à l’hépatite C et à d’autres transmissions possibles
Le sang peut être présent à la fois dans les relations sexuelles et dans la consommation de drogues. L’anus, par exemple, est plus susceptible de se déchirer que le vagin pendant les rapports sexuels, et le chemsex conduit souvent à des séances sexuelles marathoniennes ou prolongées sans préservatif. Bien sûr, les aiguilles entrent en contact avec le sang, mais c’est aussi le cas des pailles ou des billets roulés si vous sniffez de la drogue.
Chaque fois qu’il y a présence de sang, il existe un risque de transmission du VIH ou de l’hépatite C, deux maladies plus répandues chez les personnes queer et trans que dans la population générale, ainsi que d’autres infections transmissibles par le sang.
« Une grande partie de la lutte contre l’épidémie de VIH consiste à reconnaître que la réduction des risques aide les gens à se faire dépister et contribue à la prévention du VIH », explique George.
Les travailleur·euse·s en réduction des risques recommandent vivement d’apporter et d’utiliser uniquement vos propres pailles, aiguilles et autres outils. Iels suggèrent également d’apporter votre propre lubrifiant, car il est possible que certain·e·s partenaires sexuel·le·s aient mélangé des drogues à leur lubrifiant, car certaines drogues prises par voie anale ont un effet plus fort et plus rapide.
Faites tester vos drogues
Même si cela demande plus de prévoyance, faire tester vos drogues est une bonne idée, surtout si vous changez de dealer ou si vous recevez des drogues de la part d’inconnu·e·s.
« Il existe de nombreux services qui effectuent des analyses de drogues à travers le Canada, en particulier dans les grands centres urbains », explique Evan Matchett-Wong, directeur de programme à Health Initiative for Men.
Cela consiste à donner une petite quantité de votre stock à un programme, souvent géré par des organisations locales en partenariat avec différents niveaux de gouvernement (comme ceux de la ville de Toronto ou de l'État de New York). Ces programmes fournissent souvent le jour même une certification attestant que vos drogues ne contiennent pas d’autres substances telles que le fentanyl ou les benzodiazépines (également connues sous le nom d’opioïdes synthétiques), qui amplifient l’effet euphorisant et constituent une alternative moins chère et plus facilement accessible aux opioïdes sur ordonnance. Mais leur présence dans les drogues augmente également le risque de surdose.
Si vous êtes nerveux·se à l’idée d’entrer dans un endroit pour y confier des drogues illicites, Matchett-Wong recommande d’appeler d’abord le service pour comprendre ses attentes en matière de divulgation, de suivi, de délais, etc.
Il existe également des options d’analyse à domicile. Les bandelettes de test de fentanyl, par exemple, fonctionnent en mélangeant une quantité prescrite de la substance avec de l’eau et en y plongeant la bandelette, les résultats étant disponibles en cinq minutes environ. Un paquet de cinq bandelettes peut être acheté en ligne pour environ 35 dollars américains, mais les programmes d’analyse de drogues peuvent fournir des kits à usage domestique gratuits.
Parfois, les gens mélangent intentionnellement des drogues avec d’autres substances pour obtenir différents effets, alors assurez-vous d’effectuer des recherches sur les combinaisons spécifiques que vous souhaitez essayer. Le GHB, par exemple, peut vous aider à vous détendre, mais lorsqu’il est pris avec de l’alcool ou des dépresseurs, il peut provoquer des blackouts. Mélanger plusieurs substances qui stimulent la circulation sanguine (cocaïne, poppers, médicaments pour l’érection, et même la caféine) peut augmenter la pression de votre cœur.
Les conseils sur la réduction des risques changent-ils pour les personnes trans?
Bien que la plupart des messages et des discours communautaires sur le chemsex s’adressent aux hommes cis gays, il faut noter que les personnes trans font également partie de cette culture, et les conseils donnés par les intervenant·e·s en réduction des méfaits devraient mieux refléter cette réalité.
« En ce qui concerne les hommes trans en particulier, je trouve qu’on ne parle pas assez de nous quand on aborde des sujets comme le chemsex », explique Taylor Edelmann, consultant en réduction des rsiques.
En ce qui concerne les conseils de réduction des risques spécifiques aux personnes trans, Edelmann estime que les principes de base en matière de dépistage de drogues et d’usage plus sûr restent sensiblement les mêmes, mais que les personnes trans ne prennent pas ces mesures, car leurs préoccupations se situent ailleurs.
« De nombreuses personnes transmasculines ne disposent pas de toutes les informations et sont davantage préoccupées par les risques de grossesse. Je ne pense pas que nous soyons souvent représenté·e·s dans les statistiques » explique Edelmann, en référence à la recherche sur le chemsex queer qui se concentre sur les hommes cis et gays.
Il en va de même pour les femmes trans, explique Bond-Gorr. Leur approche de la réduction des risques est davantage axée sur les risques de violence.
« Elles sont davantage préoccupées par leur sécurité et par le moment de révéler leur transidentité, ce dont les hommes cis n’ont pas à se soucier dans les espaces PnP », explique Bond-Gorr.
Il s’agit d’une hiérarchie classique des besoins, expliquent les intervenant·e·s en réduction des méfaits. Comment une personne trans qui consomme des drogues peut-elle créer un système d’entraide entre pairs si elle est expulsée de chez elle ou isolée de sa communauté? Comment peut-elle demander à un·e partenaire sexuel·le de tester ses produits si elle craint de subir de la violence? Les efforts de réduction des risques sont moins efficaces si aucun soutien n’est apporté pour des problèmes plus immédiats.
Construire une communauté, au sein et en dehors du chemsex
Pour finir, la sécurité dépend de la confiance mutuelle et de la responsabilité. Avoir sur soi une trousse de naloxone en cas de surdose n’a d’intérêt que si quelqu’un·e est présent·e et prêt·e à l’utiliser. Heureusement, la stigmatisation liée à la consommation de drogues semble avoir diminué, selon les intervenant·e·s en réduction des méfaits, ce qui facilite les conversations ouvertes et honnêtes entre ami·e·s et partenaires.
« Les gens ont une idée préconçue du type de personne qui pratiquerait le chemsex, mais nous voyons des personnes de toutes les origines ethniques et de tous les âges », explique Matchett-Wong. « Beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point il y a une diversité de personnes qui pratiquent le PnP. »
Si les personnes queer et trans sont plus susceptibles de consommer des drogues lors de leurs relations sexuelles, nous avons également tendance à prendre soin les un·e·s des autres. En fait, le concept de réduction des risques a été créé par cette communauté.
« Les mesures de réduction des risques sont en grande partie issues du mouvement de libération des personnes gays et trans », explique Edelmann. « Dans les années 90, un programme d’échange de seringues destiné aux personnes trans a été mis en place à New York, le premier du genre dans le pays. Ce n’est pas comme si nous avions besoin de l’autorisation de l’État pour faire ces choses, les gens le faisaient déjà pour prendre soin les un·e·s des autres. »
C’est selon cette tradition que les stratégies de réduction des risques devraient être partagées, et non stigmatisées. Peut-être pouvons-nous solidifier cette approche dans l’univers du chemsex : faire la fête, jouer, et se protéger.