« J’ai quelque chose à te dire », me chuchote ma sœur de cœur d’un air complice, en baissant la voix. Elle se laisse tomber sur le lit de ma chambre de motel, gracieusement, en s’adossant contre les oreillers. Ses longues tresses noires tombent en éventail sur la couette et flamboient sous la lumière du soleil. Je pense : comment arrive-t-elle à être si belle en tout temps?
Je lui fais un signe de sourcil dans le miroir où je maquille mes yeux, de l’autre côté de la pièce.
– Chérie, ça suffit le mystère, dis-je. Crache le morceau.
Elle rit.
— Bon, je crois que je suis prête à reprendre les hormones, dit-elle.
— Oh mon Dieu! m’exclamai-je.
On est au début des années 2010. J’ai 24 ans et je viens de commencer à prendre de l’œstrogène un an plus tôt. Beaucoup de femmes trans de mon entourage font de même. C’est excitant. C’est un peu effrayant. D’un coup, je me retourne et je saute sur le lit pour l’y rejoindre.
— Félicitations, lui dis-je en la serrant fort dans mes bras.
Des larmes perlent dans nos yeux. Nous sommes toutes deux jeunes, mais, pour l’une comme pour l’autre, notre parcours de transition est déjà bien entamé.
Quand je lui demande si elle a un médecin, elle secoue la tête.
— Pas encore, répond-elle en plissant le nez. C’est tellement difficile d’en trouver. Tu connais quelqu’un, toi?
— Seulement la mienne, et elle ne prend pas de nouvelles patientes. D’ailleurs, elle n’est pas super. La dernière fois, elle m’a dit que j’ai de la chance, parce que les hommes asiatiques font de meilleures femmes que les autres. En tout cas, je crois que c’est ce qu’elle m’a dit. Elle ne parlait pas anglais, et elle parlait français un peu trop vite pour moi. Mais t’inquiète, on va trouver une solution pour toi.
Je m’étire pour fouiller dans le sac de voyage posé au pied du lit. J’en sors un flacon rempli d’œstrogène et un autre rempli de spironolactone, un inhibiteur de testostérone —, mes propres ordonnances. Je les agite devant elle.
— En attendant, tu voudrais pas en essayer?
L’univers des femmes trans et des personnes transféminines déborde d’histoires comme celles-ci : des histoires de bienveillance, d’intimité émotionnelle, d’entraide et de non-respect des procédures médicales normatives. On me dit que c’est pareil pour les hommes trans et les personnes transmasculines.
Historiquement, les personnes trans n’ont pratiquement jamais eu accès aux soins d’affirmation de genre (comme l’accès aux hormones, l’épilation ou la chirurgie), cet accès étant contrôlé par une industrie médicale qui méprise les personnes trans depuis longtemps. Dans les dernières années, ces soins de santé font l’objet de campagnes de lobbying anti-trans selon lesquelles les soins de santé trans nuiraient aux enfants. Bon nombre de ces mêmes lobbyistes plaident en faveur de l’« éradication » de l’identité trans de la sphère publique. Faut-il donc s’étonner que plusieurs d’entre nous finissent par prendre les choses en main nous-mêmes?
Malgré certaines avancées en matière d’accessibilité et de reconnaissance des personnes trans au cours de la dernière décennie, les restrictions législatives en matière de soins de santé trans constituent une menace de plus en plus sérieuse pour la vie et le bien-être des personnes trans. Des interdictions relatives aux soins d’affirmation de genre chez les jeunes ont été mises en place dans plusieurs juridictions, notamment au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis. Aux États-Unis, le nombre total de projets de loi restreignant les soins de santé pour les jeunes et les adultes trans présentement à l’étude s’élève à 161.
Dans le climat social, politique et culturel actuel, marqué par une intensification de la transphobie — où des spécialistes des droits de la personne voient les prémisses d’un génocide —– il est de plus en plus important pour les communautés trans de prendre notre propre santé en main, autant que possible. Il est tout aussi essentiel que nous commencions à concevoir un avenir où la transition est perçue comme un processus naturel du développement humain (et non comme une maladie), et que nous luttions en ce sens. L’intervention médicale peut s’avérer nécessaire pour certaines personnes en transition, mais ce n’est pas toujours le cas. Le choix éclairé et l’autonomie doivent demeurer au cœur des modèles de soins d’affirmation de genre.
Autrement dit : la santé des personnes trans appartient aux personnes trans.
Pour beaucoup, les soins DIY représentent la seule, voire la meilleure option disponible.
Un bon nombre de professionnel·le·s de la santé, certain·e·s se définissant comme « allié·e·s » et d’autres s’identifiant même comme trans, pourraient être profondément choqué·e·s par de tels propos. Depuis plusieurs décennies, la médecine conventionnelle met en garde contre les nombreux et graves risques liés aux approches « artisanales » (dites DIY pour do it yourself), notamment en matière d’hormonothérapie (l’épilation étant considérée comme une procédure cosmétique plutôt que médicale, et les chirurgies DIY étant moins courantes pour des raisons évidentes). Il existe bel et bien des risques médicaux considérables, et, dans un monde idéal, chaque personne trans aurait accès à la prise en charge de soins et de suivis médicaux par un·e médecin ou un·e infirmier·ère praticien·ne compétent·e. Or, nous ne vivons pas dans un monde idéal et, pour beaucoup, les soins DIY représentent la seule, voire la meilleure option disponible.
Les approches communautaires et DIY en matière de soins d’affirmation du genre sont courantes pour de nombreuses communautés de personnes trans, et ce, pour une multitude de raisons. Les principales étant toutefois l’inaccessibilité des soins de santé traditionnels en raison d’obstacles financiers, l’absence de professionnel·le·s de la santé disposé·e·s ou compétent·e·s pour fournir des soins d’affirmation du genre, et la crainte de subir des préjudices de la part de professionnel·le·s transphobes. Des données récentes tirées de Pink Paper on Health, un rapport produit par Pink Triangle Press (PTP), par exemple, révèlent que plus de la moitié des personnes trans interrogées ont déclaré avoir vécu de la discrimination au sein d’établissements de santé.
Les soins d’affirmation du genre DIY peuvent prendre plusieurs formes, incluant (sans s’y limiter) : le partage d’ordonnances, l’achat et la vente extralégale d’hormones, et la fabrication ou la synthèse chimique d’hormones à la maison.
Bien que les risques associés aux soins hormonaux DIY ne doivent pas être minimisés, il faut également souligner que des risques sont également présents dans un contexte médical supervisé. De plus, la majorité des institutions d’éducation en santé offrent peu ou pas de formation sur les soins d’affirmation du genre. Chez les personnes transgenres, il existe une tendance bien connue et d’autant plus regrettable : il est souvent plus facile de trouver une doll ou un masc autodidacte ayant mémorisé tous les articles scientifiques publiés depuis 1987 sur le dosage des hormones et la structure moléculaire de l’œstrogène et de la testostérone — même dans son propre quartier — que de trouver un·e médecin de famille capable de décrire de manière cohérente ce à quoi on peut s’attendre au cours des six premiers mois d’un traitement hormonal d’affirmation du genre.
En l’absence de soins de santé adaptés à leur culture, ou lorsque celleux-ci sont carrément réprimé·e·s, les gens trouvent des moyens de se débrouiller, et pas seulement les personnes trans. Une analogie importante et frappante peut être établie entre le recours à l’hormonothérapie artisanale par les communautés trans, et les approches radicales en matière de soins de santé relatifs à la grossesse, à la contraception et à l’avortement : depuis des siècles, des réseaux clandestins de praticien·ne·s en soins périnataux luttent contre la surmédicalisation de l’accouchement et la répression du droit des parents de choisir de mener à terme ou d’interrompre leur propre grossesse.
Dans son ouvrage fondateur Witches, Midwives, and Nurses: A History of Women Healers (Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes soignantes en version française), l’autrice et journaliste féministe Barbara Ehrenreich écrit, au sujet des femmes cis et de la grossesse, qu’en raison des structures patriarcales qui sous-tendent les soins reproductifs, « nous n’étions pas censées savoir quoi que ce soit sur notre propre corps ni participer aux décisions concernant nos propres soins ». Elle ajoute que le contrôle des savoirs et des pratiques en matière de soins de santé constitue un outil puissant grâce auquel les hommes et le patriarcat exercent un contrôle sur le corps des femmes, et donc une domination sur les femmes.
On peut en dire autant du contrôle des soins d’affirmation du genre : l’existence des personnes trans menace profondément l’ordre social patriarcal, colonial et capitaliste. Nos vies mêmes menacent la manière dont la classe dirigeante utilise les rôles sexuels et genrés pour maintenir son contrôle sur la population. En limitant l’autonomie des personnes trans dans notre parcours de transition, le patriarcat parvient également à conserver son contrôle sur nous.
De nos jours, de nombreuses personnes trans continuent d’agir et de pratiquer des formes communautaires de soins d’affirmation du genre, tout en militant pour l’accessibilité législative aux soins médicaux traditionnels. Il ne s’agit pas de remplacer une action par par une autre, mais de reconnaître que nous avons besoin et que nous méritons d’avoir accès à l’une et l’autre — tout comme les femmes cis et les parents biologiques ont besoin d’un et méritent un large éventail d’options en matière de soins périnataux.
Là où la médecine institutionnelle nous échappe, il restera toujours un besoin d’innovation et d’entraide communautaire. Lorsque, il y a près de quinze ans, j’ai offert mes hormones à ma sœur de cœur, ce n’était pas parce que je voulais jouer au docteur. C’était parce que nous vivions dans un monde où il n’y avait pas assez de professionnel·le·s de la santé pour nous soigner en toute sécurité.
C’est parce que je n’ai réussi à mener à bien ma transition que grâce à la gentillesse et à l’ingéniosité d’autres femmes trans. Ce sont elles qui m’ont guidée, conseillée, qui m’ont appris à répondre à mes propres besoins et à les défendre face aux médecins qui minimisaient mes préoccupations, me faisaient passer des tests psychologiques bizarres pour « prouver » que j’étais trans, et allaient même jusqu’à me harceler sexuellement. C’est grâce à d’autres femmes trans, et non à des médecins, des infirmier·ère·s ou des psychothérapeutes, que je suis devenue la femme que je suis aujourd’hui.
C’est peut-être à cause d’expériences comme celle-ci que, pour moi, même dans un monde idéal, les soins d’affirmation du genre ne devraient pas être prodigués par des médecins ni par des infirmier·ère·s praticien·ne·s. Dans mon monde idéal, ils seraient prodigués par et pour les communautés trans. Historiquement, les sages-femmes ont presque toujours veillé au miracle de la naissance, jusqu’à ce que leur pratique soit criminalisée et presque effacée par la professionnalisation émergente des médecins contemporains, en parallèle à la forte médicalisation de la grossesse et de l’accouchement. Pourtant, le métier de sage-femme perdure et est en plein essor dans de nombreux pays, tout comme une conception dépathologisée de la naissance. Qu’est-ce qui nous empêche d’envisager la transition de la même manière?
Et s’il existait une toute nouvelle catégorie de praticien·ne·s, ancrée dans la communauté trans, mais formée pour accompagner les individus et les familles de manière holistique, tant sur les plans physique, mental, social que spirituel, et ce, tout au long de la transition? Et si ces soignant·e·s étaient habilité·e·s à prescrire et à superviser des traitements hormonaux, voire à accompagner des chirurgies de confirmation de genre? Qu’est-ce que cela changerait dans l’expérience des soins de santé des personnes trans? Est-ce que cela changerait la société?
Dans mon monde idéal, tout le monde a droit à l’autonomie sur son propre corps — et, franchement, n’est-ce pas la moindre des choses?