Rendez-vous sur le site web d’un détaillant classique de jouets sexuels, comme Pink Cherry ou Adam and Eve, et vous découvrirez trois catégories principales : les jouets pour hommes, les jouets pour femmes et les jouets pour couples. En y regardant de plus près, on remarque que la cisnormativité et l’hétéronormativité sont omniprésentes : des masturbateurs destinés exclusivement aux hommes, des dildos pour les femmes, et des produits pour couples qui ne s’adressent qu’aux couples cisgenres et hétérosexuels. Malgré des slogans publicitaires qui laissent souvent entendre que les fabricants de jouets sexuels prônent l’ouverture d’esprit et la transgression des limites, de nombreux fournisseurs grand public demeurent résolument normatifs.
Heureusement, des boutiques indépendantes prennent le relais pour combler cette lacune, en proposant des jouets destinés à tous les genres, ou en s’efforçant d’aider la clientèle à mieux comprendre à qui s’adressent exactement ces différents articles.
Step Tranovich fait partie de ces personnes. Il y a une dizaine d’années, iel a commencé à remarquer que les boutiques de jouets sexuels n’étaient pas inclusives à l’égard de personnes comme iel, ses ami·e·s ou son·sa partenaire. C’est pourquoi cet·te entrepreneur·e de la région de San Francisco a fondé Cute Little Fuckers en 2018. Son projet, qui a débuté par une campagne Kickstarter, s’est transformé en une entreprise de jouets sexuels primée qui prône l’accessibilité et l’inclusivité en proposant ce que Tranovich décrit comme des jouets « aux genres multiples ».
|
Sur son site web, aucun des jouets de Cute Little Fuckers n’est classé en fonction du genre de l’utilisateur·rice potentiel·le. Au contraire, chaque jouet se voit attribuer un nom, et un guide d’utilisation est suggéré. De nombreux jouets se voient également attribuer leurs propres pronoms — non pas pour dicter qui pourrait les apprécier, mais afin de les personnifier et de refléter une vision élargie du genre. Par exemple, le modèle Princette est désigné par les pronoms they/them (« iel ») et est présenté comme un mini-vibrateur universel. « En donnant à nos jouets leurs propres noms et pronoms, nous offrons une visibilité et une reconnaissance aux personnes aux identités diverses », explique Tranovich.
Au nord de la frontière, Venus Envy, une boutique érotique et librairie spécialisée basée à Halifax depuis 1998, mène une initiative similaire pour rendre l’industrie des jouets sexuels plus inclusive. Dans la boutique physique, les jouets sont classés par fonction — dildos, masturbateurs et jouets à ventouse, par exemple — plutôt que par catégorie genrée. D’autres catégories sont axées sur des actions ou des zones du corps, comme « se frotter » ou « jouets anaux ». Venus Envy propose également des ouvrages éducatifs sur des thèmes tels que le bien-être sexuel et la neurodiversité, ainsi que des événements et des ateliers.
« Nous partons du principe que la plupart des gens n’ont pas reçu d’éducation sexuelle, ou que, dans le cas contraire, celle-ci n’était pas très pertinente, pas assez complète ou ne répondait tout simplement pas à leurs besoins », explique Rachele Manett, coordonnateur·rice pédagogique de la boutique.
Rachele Manett estime que la suppression de la catégorisation genrée des jouets sexuels peut aider la clientèle à prendre des décisions plus éclairées. Au lieu de se voir imposer une vision préconçue de leur anatomie ou de leurs désirs, les client·e·s peuvent s’entretenir avec le personnel dans un espace bienveillant afin de mieux comprendre leurs besoins. Ces échanges ouverts peuvent aider chaque personne à prendre en main son propre plaisir. Et Manett souligne que cela ne contribue pas seulement à ce que les personnes queer et trans se sentent plus à l’aise ou mieux prises en charge : ces discussions sont tout aussi importantes pour les client·e·s cisgenres et hétérosexuel·le·s.
Manett se souvient de la récente montée en puissance du Rose Toy sur TikTok. Ce jouet destiné à la stimulation clitoridienne s’est popularisé en ligne en 2019, en grande partie grâce à son aspect mignon et discret : ce jouet en silicone a la forme d’une rose et ne ressemble pas à première vue à un vibrateur. Cependant, il ne convenait pas à tout le monde. Manett se souvient de plusieurs client·e·s découragé·e·s qui s’étaient rendu·e·s à la boutique en expliquant avoir essayé le jouet, mais que celui-ci ne leur convenait pas. Dans les publications virales, le vibrateur en forme de rose était présenté comme un objet qui allait changer leur vie; lorsque le jouet n’était pas adapté, la pression exercée donnait à certaines personnes l’impression que leur corps était défectueux.
« J’étais reconnaissant·e que ces personnes viennent nous parler, car cela nous a permis de les rassurer en leur expliquant que leur corps allait très bien; elles avaient simplement besoin d’un jouet différent. On finit par expliquer à beaucoup de gens que la Rose est tout simplement un jouet à pulsations d’air, et que son fonctionnement consiste essentiellement en une stimulation très directe du clitoris », explique-t-iel. « Donc, si vous n’aimez pas la stimulation directe du clitoris, la Rose ne vous conviendra pas. »
Cute Little Fuckers et Venus Envy ne sont pas les seuls magasins à remettre en question le marketing genré des jouets sexuels. Come as You Are, à Toronto, et Intamo Pleasure Boutique, à Victoria, en Colombie-Britannique, proposent tous deux une catégorisation inclusive et des ressources, tant en ligne qu’en magasin. Sur internet, des entreprises comme themfriends et Spectrum Boutique intègrent également cette philosophie dans leurs pratiques quotidiennes.
Même s’il reste encore du chemin à parcourir dans l’industrie traditionnelle, ces créateur·rice·s et détaillant·e·s indépendant·e·s démontrent qu’en s’affranchissant des idées reçues et des croyances traditionnelles, il est possible de répondre aux besoins et aux désirs réels d’un large éventail de personnes susceptibles d’être intéressées par l’utilisation de jouets sexuels. Tout comme Tranovich, répondre à ce besoin s’est avéré être une expérience épanouissante, et a contribué à renforcer un sentiment personnel d’appartenance à une communauté. « C’est tellement évident que ce que nous faisons touche énormément de gens. Je me réveille chaque jour en étant vraiment reconnaissant·e de pouvoir faire ce métier, de vivre ces expériences et de pouvoir partager tout cela avec le monde. »