Quantcast
Publicité

Les applications de cruising sont-elles vraiment sécuritaires?

Voici comment faire preuve de prudence tout en continuant à vous amuser


Écrit par Adam Rhodes
3 juin 2026 dernière mise à jour 3 juin 2026

Collage of cotton plants with pink flowers, four heads from behind, and faded sepia tones.
Getty Images; Alex Apostolidis/Script

On peut dire sans hésiter qu’on assiste à une véritable renaissance du cruising. Sur son téléphone, on peut facilement trouver l’orgie la plus proche, connaître les heures de grande affluence au cinéma porno du coin et dénicher plus de partenaires potentiel·le·s qu’on ne sait quoi en faire. 

Avant l’apparition des applications de géolocalisation, les conseils de sécurité pour le cruising se résumaient généralement à ceci : soyez vigilant·e·s, ne vous faites pas trop remarquer, laissez votre portefeuille à la maison et méfiez-vous de la police qui cherche à piéger les gens. J’ai demandé à des ami·e·s quels conseils de sécurité leur venaient à l’esprit, et j’ai reçu à peu près les mêmes réponses : rester vigilant·e, faire profil bas et n’emporter qu’une seule pièce  d’identité. Comme mesure de sécurité un peu plus extrême, un·e ami·e a mentionné avoir un petit couteau de poche dans son kit de cruising (mais, dans ses propres mots, c’est une personne vraiment country). 

Pour les personnes marginalisées, comme les personnes trans ou les personnes racisées, qui s’inquiètent de savoir si les lieux de cruising sont inclusifs ou sécuritaires, ces préoccupations peuvent se traduire par le fait de partager sa localisation avec des ami·e·s ou même de venir accompagné·e lors des premières fois. (Conseil de pro : emmène quelqu’un avec qui tu as envie de baiser, comme ça, si l’ambiance est nulle, tu pourras quand même t’amuser!). 
 

Et bien que le cruising en ligne ait explosé ces dernières années, savons-nous à quel point nous sommes en sécurité sur ces applications? Et comment pouvons-nous assurer notre propre sécurité lorsque l’on cherche des partenaires sexuel·le·s en ligne?

En théorie, les règles du jeu du cruising en personne (ou analogique) sont les mêmes que sur les applications, mais en pratique, il y a des différences. Les promesses offertes par les nouvelles technologies ont un prix, et les utilisateur·rice·s doivent continuer à prendre les précautions d’usage, tant pour organiser des rencontres que pour les informations et les contenus qu’iels publient sur ces plateformes. Ce conseil prend toute son importance sur les plateformes où l’anonymat est plus largement accepté.
 

Contrairement aux applications de « rencontre » comme Grindr, Scruff ou la multitude d’autres applications similaires, l’anonymat n’est pas accueilli avec autant de scepticisme sur les plateformes de cruising, probablement en raison de la nature illicite des activités recherchées.
 

Par exemple, un récent article consacré à l’application Sniffies paru dans The New Yorker indique que près des deux tiers des utilisateur·rice·s ont moins de 30 ans, mais que seul un tiers se dit gai. Même dans les grandes métropoles réputées pour leur ouverture envers la communauté queer, on tombe souvent sur des profils « DL » (down-low, ou discret), ou qui ne contiennent pas de descriptions. Certaines personnes privilégient peut-être simplement la discrétion, d’autres sont peut-être en phase d’exploration. Quoi qu’il en soit, l’anonymat est plus nécessaire sur des applications de cruising, ce qui renvoie en partie à ce qui a rendu le cruising en personne si populaire et essentiel. 
 

Leo Herrera, qui a écrit un guide de cruising populaire, l’a récemment mis à jour pour y inclure un épilogue sur les applications, et a déclaré dans une interview que l’un des principaux avantages du cruising traditionnel résidait dans l’anonymat et le contrat social implicite entre les personnes participant à ces rencontres clandestines. 
 

Publicité

Le raisonnement est le suivant : auparavant, la seule façon de savoir que vous faisiez du cruising, c’était de rencontrer des gens qui en faisaient également. Ainsi, si on vous dénonçait, on se dénonçait soi-même. Cette entente était particulièrement cruciale à une époque où se faire prendre en train de faire du cruising avait des conséquences bien pires que le fait que vos ami·e·s découvrent que vous êtes un peu libertin·e — même si c’est encore vrai aujourd’hui pour plusieurs. Mais cette logique s’effondre à une époque où l’on peut signaler sa présence à un endroit, où son avatar apparaît où que l’on soit, ou encore où les internautes popularisent des lieux de cruising autrefois clandestins. 
 

La solution sensée consiste à faire attention à ce qu’on publie sur ces plateformes. Les expert·e·s en sécurité numérique recommandent de ne pas partager son emplacement ni de publier de photos permettant d’identifier son domicile, son école, son lieu de travail — ou sa vie en général — d’une manière qui risquerait que ces indices soient exploités par des personnes mal intentionnées.

Mais ces règles peuvent sembler dépassées sur des plateformes où tout dévoiler fait partie intégrante du processus. Les conseils deviennent alors beaucoup plus personnalisés et c’est essentiellement à vous, l’utilisateur·rice, de décider quelles informations vous souhaitez partager. Et, comme l’écrit Herrera dans son livre, ce sont souvent les entreprises elles-mêmes qui utilisent ces informations à des fins malveillantes, et non les autres utilisateur·rice·s. 
 

« Je pense que nous devons être encore plus vigilant·e·s aujourd’hui quant au type d’informations que nous partageons sur ces plateformes, car nos données médicales, nos habitudes sexuelles et nos expériences intimes ont toujours été utilisées contre nous depuis très, très longtemps, bien avant l’arrivée d’Internet », explique Herrera à Script. « Je pense donc que, surtout aujourd’hui, nous devons être très conscient·e·s de ce que nous partageons sur ces plateformes et accepter le niveau d’exposition qui en découle, car nous ne savons pas ce qu’il adviendra de ces données. »

L’application Grindr fait elle-même l’objet de poursuites judiciaires à l’échelle internationale pour avoir présumément partagé des informations personnelles, notamment le statut sérologique des utilisateurs, avec des tiers. Une action en justice de grande envergure a été intentée en 2024 au Royaume-Uni, et les autorités norvégiennes chargées de la protection de la vie privée ont infligé une amende de 6,5 millions d’euros (soit aujourd’hui plus de 7,5 millions de dollars canadiens) à la société exploitant l’application de rencontre pour avoir enfreint la législation européenne en matière de protection des données en partageant les données des utilisateur·rice·s avec des annonceurs. En 2020, une entreprise chinoise a vendu Grindr pour plus de 600 millions de dollars après qu’un comité du gouvernement américain eut soulevé des préoccupations en matière de sécurité nationale concernant la propriété étrangère de l’application.
 

Pour sa part, Sniffies a déclaré au The New Yorker qu’elle ne vendait ni ne partageait les données de ses utilisateur·rice·s avec des annonceurs, des fournisseurs tiers ou des organisations extérieures. Cela semblait avoir largement apaisé les inquiétudes des utilisateur·rice·s de l’application, avant que l’on apprenne que Match Group (propriétaire de sites web et d’applications tels que Tinder, OKCupid et Hinge) avait acquis une participation minoritaire dans Sniffies, assortie d’un droit d’augmenter sa participation, pour un montant de 100 millions de dollars. La nouvelle a enflammé les réseaux sociaux, et de nombreux utilisateur·rice·s de mon entourage ont qualifié cet événement du début de la fin de l’application. 
 

Et, pour le meilleur ou pour le pire, Devon Price, professeur·e clinique agrégé·e à l’université Loyola de Chicago, en Illinois, affirme que les craintes liées au chantage et aux données des utilisateur·rice·s se sont atténuées à mesure que les lois contre la pornographie vengeresse se multiplient et que la bulle des données des consommateur·rice·s est sur le point d’éclater. 
 

Publicité

« On a un peu l’impression que les photos nues de tout le monde circulent désormais », déclare Price. « Nous allons finir par être submergé·e·s par une telle quantité de données qu’il ne sera plus vraiment possible de les utiliser contre les gens. »

Pour les personnes trans comme Price, ces applications peuvent offrir un espace de cruising où les interactions négatives liées au fait d’être « différent·e » dans ces lieux sont moins fréquentes. Il est par exemple plus facile d’écarter une personne transphobe sur une application que lorsqu’on tente de l’aborder dans des toilettes fréquentées par les adeptes du cruising. Price a déjà publié un guide de cruising destiné aux personnes trans et autistes, visant à rendre cet art plus inclusif. Pour Price, c’est sur ces applications qu’il a commencé à faire des rencontres, et ces plateformes l’ont aidé à prendre confiance en lui alors qu’il explorait les différentes expressions de son genre. 
 

« En recevant toute cette attention positive dès le début, et en si grande quantité, j’ai pris conscience que je n’étais pas en train de réduire mes options. Je ne me rendais pas indésirable ou non aimable», confie Price. « J’allais avoir l’embarras du choix et une grande liberté d’action dans ce milieu. »
 

Et il y a bien sûr des adeptes du cruising qui se soucient moins de l’anonymat, comme Jonah Wheeler, un acteur porno qui publie régulièrement du contenu personnel et éducatif sur le cruising. Wheeler a déclaré lors d’une interview qu’il ne se souciait pas de cacher son visage sur les applications compte tenu de son métier, mais qu’il prenait tout de même des mesures pour limiter les informations qu’il partageait tant sur les applications qu’en ligne — et il a salué les plateformes qui offrent aux utilisateur·rice·s un plus grand contrôle sur ce qui est publié à leur sujet. 

Il a notamment évoqué une fonctionnalité de Sniffies qui permet aux utilisateur·rice·s de moduler le degré de précision de leur localisation lorsqu’elle est affichée aux autres utilisateur·rice·s. Par exemple, au lieu d’indiquer que vous êtes chez vous, dans votre appartement, l’application peut vous situer un peu plus loin dans la rue, ou à plusieurs pâtés de maisons. 
 

Wheeler fait également preuve de la même prudence lorsqu’il aborde le sujet du cruising dans ses publications en ligne. Il veille également à ne pas donner trop de détails permettant d’identifier les lieux de cruising ou autres, afin de préserver à la fois le caractère intime de ces espaces et la sécurité de celleux qui y ont recours. Mais il s’empresse d’ajouter que la sécurité est aussi une question de bon sens (par exemple, ne pas le faire dans un endroit trop visible ou très fréquenté).
 

Et les inquiétudes de Wheeler quant au caractère sacré et à la sécurité de ces lieux ne sont pas tout à fait infondées. Lors d’une des opérations de démantèlement de lieux de cruising les plus médiatisées de ces dernières années, la police d’Amtrak a arrêté l’année dernière des dizaines de personnes pour outrage public à la pudeur à la gare Penn Station de New York — un nombre bien plus élevé que celui des années précédentes — et des soupçons ont immédiatement surgi quant à l’utilisation de Sniffies par les forces de l’ordre pour cibler les lieux de cruising. Dans au moins un cas, une personne arrêtée a été remise aux autorités de l’immigration. 
 

Publicité

Il faut noter que depuis 2022, la police de l’Autorité portuaire (qui supervise les gares routières et les aéroports de New York et du New Jersey) n’a plus le droit de mener des opérations coup de poing similaires en civil dans les toilettes visant le cruising, à la suite de poursuites judiciaires intentées par des hommes affirmant avoir été pris pour cible parce qu’ils étaient homosexuels, ou parce que la police pensait qu’ils l’étaient. 
 

Quelques semaines avant la sortie des nouvelles faisant état des arrestations à Penn Station, The New Yorker a publié son reportage sur Sniffies. Et quelques semaines plus tard, The Cut a suivi avec son propre article sur le cruising, proposant un regard plus critique sur le rôle joué par les créateur·rice·s de contenu dans les récentes arrestations. Les critiques de ces articles, dont Herrera, affirment que ces textes eux-mêmes jouent un rôle direct dans la répression du cruising en mettant inutilement en lumière cette pratique, déjà juridiquement précaire. 
 

Les arrestations liées au cruising ne sont pas un phénomène nouveau, mais maintenant que les forces de l’ordre utilisent ouvertement Sniffies pour cibler les lieux de rencontre, la menace d’une arrestation semble plus réelle que jamais. 
 

Pour Herrera, les arrestations à Penn Station illustrent pourquoi tant de personnes préfèrent désormais se rencontrer « à l’ancienne », en optant pour les parcs, les bains publics et les toilettes plutôt que pour les applications et les sites web. « Nous constatons de nos propres yeux les dommages potentiels et les risques d’exposition qui peuvent en découler, surtout si cela peut vous causer des problèmes au travail ou si vous exercez un métier où ce genre de données pourrait nuire à votre vie professionnelle », a-t-il déclaré.
 

« Je pense que nous devons faire preuve de beaucoup plus de discernement dans ce que nous partageons en ligne, ainsi que dans la manière dont nous alternons entre le cruising “à l’ancienn” et le cruising numérique, surtout en ce moment. »

Publicité
Publicité
Publicité