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Politiques et programmes

Le Canada a eu raison de suspendre l’extension de l’aide médicale à mourir — mais on ne peut pas en rester là

Les personnes LGBTQ2S+ ont besoin d’autonomie pour alléger leurs souffrances par d’autres moyens que l’aide médicale à mourir


Écrit par Jay Tang
le 27 octobre 2026 dernière mise à jour le 27 octobre 2026

Shattered white ceramic pieces next to a sunlit window with sheer curtains.
Alex Apostolidis

Plus tôt ce mois-ci, le gouvernement libéral fédéral a annoncé son intention de suspendre indéfiniment l’élargissement prévu de l’aide médicale à mourir (AMM) aux personnes dont la seule pathologie est une maladie mentale.

Cette décision est un soulagement pour les nombreux organismes venant en aide aux personnes en situation de handicap et œuvrant en santé mentale, qui avaient exhorté le gouvernement à prendre en compte les implications d’un élargissement de l’AMM alors que les soins de santé mentale, le logement, l’aide au revenu et la sécurité alimentaire restent inaccessibles à tant de personnes.
 

Mais cette nouvelle mesure ne signifie pas, pour autant, que la légalisation de l’aide médicale à mourir pour les personnes souffrant uniquement d’une maladie mentale (AMM-MM) soit définitivement écartée. Les libéraux présenteront un projet de loi visant à maintenir l’exclusion de la maladie mentale comme seul critère d’accès à l’AMM. Cependant, ce projet de loi doit encore être adopté, et des recours judiciaires sont actuellement en cours contre les lois en vigueur, qui interdisent l’accès à l’AMM aux personnes dont la seule pathologie est une maladie mentale.
 

L’AMM-MM demeure un sujet complexe et d’actualité en matière de santé et de droit. C’est également une question qui touche de près les communautés LGBTQ2S+. Mais les récentes concertations n’en font pas état : la décision prise ce mois-ci fait suite à près de six ans de réunions de commissions parlementaires, de tables rondes d’expert·e·s et de témoignages. À aucun moment au cours de ce processus de consultation, les communautés queer et trans n’ont été spécifiquement représentées ou prises en compte. Dans les centaines de pages de rapports gouvernementaux publiés sur ce sujet, la communauté LGBTQ2S+ n’y est mentionnée qu’une seule fois.

En tant que personne atteinte de troubles mentaux, queer et trans, et ayant mené des recherches sur l’AMM à titre professionnel, ça me met en colère. Les statistiques sont bien connues de tous et toutes. Les communautés queer et trans sont confrontées à des taux disproportionnés de troubles de santé mentale, de comportements suicidaires et de décès par suicide. Toute législation susceptible d’avoir un impact sur les personnes atteintes de troubles de santé mentale, telle que l’AMM-MM, aurait donc des répercussions disproportionnées sur les personnes queer et trans. Malgré cela, notre gouvernement semble nous avoir oublié·e·s (ou peut-être exclu·e·s) des discussions sur l’AMM-MM, et les principaux organismes LGBTQ2S+ au Canada sont restés largement silencieux sur la question.
 

J’ai passé ces quatre dernières années à mener des recherches sur l’AMM-MM, à y réfléchir et à en discuter avec des personnes queer, tant de manière formelle, dans le cadre de mes recherches, que de manière informelle, dans ma vie quotidienne. C’est un sujet extrêmement nuancé et chargé d’émotion; mais il est important de l’aborder de front. Les personnes queer et trans doivent s’intéresser à l’AMM, et nous devons nous y intéresser suffisamment pour aller au-delà des discours dominants de ce débat et les remettre en question.
 

Lorsque j’explique aux gens que je mène des recherches sur les perspectives queer concernant l’AMM-MM, beaucoup pensent automatiquement que je soutiens cette pratique. Il existe un discours dominant selon lequel toutes les critiques à l’encontre du programme canadien d’AMM seraient le fruit d’une campagne alarmiste menée par la droite ou d’une propagande religieuse. Je constate que les personnes queer soutiennent et défendent instinctivement l’AMM sous toutes ses formes, car ce sont les conservateur·rice·s et les chrétien·ne·s de droite qui se sont imposé·e·s comme les figures de proue de l’opposition à l’AMM. Les défenseur·euse·s de l’aide médicale à mourir se sont fait un plaisir de perpétuer l’idée selon laquelle la résistance à son extension serait exclusivement alimentée par le fanatisme religieux, l’opposition à l’autonomie corporelle ou une volonté cruelle de prolonger la souffrance. Or, cela est manifestement faux, et l’invisibilité des voix queer et trans sur cette question n’a fait que contribuer à ce discours biaisé.
 

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J’écris ces lignes en tant que personne queer et trans, suicidaire, atteinte de troubles mentaux et en situation de handicap, qui s’oppose fermement aux mesures carcérales face aux tendances suicidaires et aux traitements forcés imposés aux personnes étiquetées comme atteintes de troubles mentaux, qui soutient sans réserve l’accès à l’avortement et qui bénéficie de soins d’affirmation de genre. Mes préoccupations concernant l’AMM-MM ne reposent pas sur une opposition religieuse ou éthique au concept d’aide à mourir, mais sur une opposition fondamentale à l’eugénisme et sur un amour profond pour les personnes de mes communautés.
 

Lorsque je pense au fait que notre gouvernement facilite l’accès à l’aide à mourir en réponse à une maladie mentale irrémédiable et à des souffrances intolérables au sein de mes communautés, je m’interroge sur la notion de maladie mentale et sur ce que signifie le terme « irrémédiable ». Les identités queer et trans sont depuis longtemps pathologisées par les systèmes médicaux, mais on sait que les taux élevés de maladie mentale et de suicide dans nos communautés ne sont pas des caractéristiques inhérentes à nos identités; on sait que les discussions sur la maladie mentale ne portent jamais uniquement sur la maladie mentale. Ce sont nécessairement des discussions sur l’homophobie et la transphobie, le racisme et le capacitisme, les maltraitances, la précarité du logement et de l’alimentation, la violence de genre, ainsi que sur l’accès à des soins d’affirmation de genre. Je pense à la violence législative, sociale, physique et émotionnelle croissante à l’encontre des personnes trans, et je me demande ce que cela signifie de nous qualifier d’« irrémédiables » en raison de nos réactions émotionnelles face à un monde qui souhaite notre mort.
 

Je pense au fait que, chaque jour, je vois des collectes de fonds et des campagnes d’entraide pour des personnes de ma communauté qui tentent de payer leur loyer, de se procurer des médicaments, de suivre une thérapie, de faire leurs courses, de se faire opérer, de prendre soin de leurs proches ou de les enterrer. Notre gouvernement avait autrefois affirmé que l’extension de l’aide médicale à mourir s’accompagnerait de mesures visant à « garantir la mise en place de soutiens adéquats […] afin que personne ne choisisse de mettre fin à ses jours faute de pouvoir obtenir l’aide dont il a besoin ». Pourtant, depuis la première extension de l’AMM en 2021, nous n’avons constaté qu’une augmentation du coût de la vie, des taux de pauvreté et des niveaux d’insécurité alimentaire. Les délais d’attente pour bénéficier d’un accompagnement psychologique en milieu communautaire se sont allongés, et de moins en moins de Canadien·ne·s ont un·e prestataire de soins de santé attitré·e. Dans le même temps, le nombre de décès par aide médicale à mourir n’a cessé d’augmenter, année après année. Nous voyons clairement ce que fait le gouvernement pour rendre la mort plus accessible, mais ses projets visant à rendre la vie plus accessible sont bien plus opaques — voire inexistants.
 

Je pense à la difficulté d’accéder aux soins d’affirmation de genre dans de nombreuses provinces, comme le Nouveau-Brunswick, et au fait que cette province dispose d’une ligne téléphonique dédiée pour faciliter l’accès à l’aide médicale à mourir, mais n’offre pas ce même service pour les soins d’affirmation de genre. Avant de souhaiter pouvoir recourir à l’aide médicale à mourir, je souhaite que les personnes trans puissent vivre dans un corps où elles se sentent chez elles.
 

Je pense à mes ami·e·s qui veulent mourir. J’aimerais qu’iels puissent bénéficier d’un accompagnement sans craindre un traitement forcé ou des « contrôles de bien-être » potentiellement mortels menés par la police. J’aimerais qu’iels n’aient pas à choisir entre suivre une thérapie et garder un toit au-dessus de leur tête. Que signifie être atteint·e d’une maladie mentale irrémédiable alors que les soins de santé mentale sont souvent d’un coût prohibitif? Je me demande pourquoi, sur le plan législatif, nous avons été bien plus proches d’une aide à mourir financée par l’État pour les personnes atteintes de maladie mentale que d’un système universel de soins de santé mentale.
 

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Je pense à la facilité avec laquelle le système réduit des vies et des histoires entières à une valeur monétaire dans une analyse coûts-bénéfices. Au plus fort de la crise du sida, Marilynne Seguin, fondatrice de l’organisation militante pour l’aide médicale à mourir Dying with Dignity, a déclaré qu’avec l’aide médicale à mourir, « l’enjeu fondamental est économique ».

« La question du sida », disait-elle, mettrait en évidence que le système de santé « ne peut plus se permettre de maintenir en vie des milliers de personnes réduites à l’état de légumes humains ». En 2020, le Bureau parlementaire du budget a publié un rapport détaillant comment l’extension de l’aide médicale à mourir permettrait de réduire les coûts de santé. Je me demande si l’autonomie est véritablement au cœur des efforts visant à étendre l’aide médicale à mourir.
 

Je pense à tout ça, et à bien d’autres choses encore : les personnes en situation de crise, en particulier celles issues de minorités ethniques, et surtout les Autochtones et les Noir·e·s, qui sont tuées par la police ou laissées pour mortes dans les salles d’attente; les personnes en situation de handicap qui vivent dans la pauvreté et qui doivent encore se battre pour chaque centime d’aide versé par l’État; la difficulté de trouver des professionnel·le·s de la santé compétent·e·s sur le plan culturel et bienveillant·e·s, surtout dans les zones rurales. Je pense à la Journée de commémoration des personnes trans, et au nombre de personnes que nous perdons chaque année; au Plan d’action national de prévention du suicide de notre gouvernement, qui ne prévoit aucune mesure spécifique pour les communautés queer et trans; aux personnes suicidaires qui se voient refuser l’accès aux services d’urgence; aux enfants trans qui grandissent dans des familles et des communautés qui ne les acceptent pas; à la privatisation croissante des soins de santé. Je repense à moi-même à 18 ans — cachant mon identité, suicidaire, isolé·e — et je sais que si l’AMM-MM avait été légale à l’époque, j’aurais tout fait pour y avoir accès, et je ne serais pas là aujourd’hui.
 

Je réfléchis à tout ça, et je ne peux m’empêcher de penser que, en matière d’aide médicale à mourir, le gouvernement n’agit pas dans l’intérêt supérieur de mes communautés.
 

J’entends sans cesse l’argument selon lequel la légalisation de l’AMM-MM donnera aux personnes l’autonomie nécessaire pour mettre fin à leurs souffrances. Assimiler l’AMM-MM à l’autonomie alimente le discours selon lequel s’y opposer équivaut à s’opposer à l’autonomie; assimiler l’AMM-MM au soulagement de la souffrance alimente le discours selon lequel les personnes qui s’y opposent veulent que les gens souffrent. Ces façons de parler de l’autonomie et du soulagement de la souffrance sont euphémiques et stratégiques, à la fois vagues et pourtant hyper-spécifiques, et elles occultent la réalité du sujet en question. La légalisation de l’AMM ne confère pas aux personnes, comme par magie, l’autonomie nécessaire pour mettre fin à leurs souffrances. Elle confère aux professionnel·le·s de la santé le pouvoir de déterminer si une personne est suffisamment atteinte de troubles mentaux ou souffre suffisamment pour mourir.

Le Canada n’envisage plus de légaliser l’AMM-MM (AMM) pour les personnes en situation de handicap l’année prochaine, mais le débat fait toujours rage. En tant que personnes queer et trans, nous devons nous sentir concernées par cette question. Nous devons écouter les personnes en situation de handicap qui tirent la sonnette d’alarme depuis des années au sujet de l’AMM. Nous devons reprendre le contrôle du discours et le soustraire à l’emprise des fanatiques de droite, anti-trans et anti-avortement. Nous devons suivre les traces de nos aîné·e·s queer, celleux qui ont vécu et sont mort·e·s avant nous, en nous soutenant les un·e·s les autres lorsque nos vies sont en jeu. Et nous devons continuer à nous battre et à exiger des soins d’affirmation de genre, des soins de santé mentale non carcéraux, et un revenu de base universel — pour avoir l’autonomie nécessaire de soulager nos souffrances par d’autres moyens qu’une mort assistée par l’État.
 

Dans la lutte permanente pour notre autonomie, je veux que nous attendions et exigions de nos gouvernements plus que le simple accès à une mort assistée. Je ne veux pas vivre dans un monde où la mort des personnes queer et trans est une fatalité telle, que le mieux qu’on puisse faire est de demander au gouvernement de la rendre rapide, propre et facile.
 

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