Chaque jour de cette année, les appels à la surveillance, à l’emprisonnement et à l’éradication pure et simple des personnes trans se font de plus en plus nombreux. Aux États-Unis, le bruit court que la Cour suprême pourrait réexaminer la légalisation du mariage gai. La Cour suprême américaine étudie actuellement la possibilité de renverser l’interdiction des thérapies de conversion dans le Colorado. La santé mentale collective des personnes queer et trans subit une pression énorme. Alors que les conditions sociales et juridiques oppressives qui façonnent nos vies continuent de s’intensifier, les professionnel·le·s en santé mentale qui travaillent avec les personnes LGBTQ2S+ seront contraint·e·s de se poser de plus en plus souvent la question suivante: « Que signifie pratiquer des “soins de santé mentale queer” dans un système qui, historiquement, a été instrumentalisé comme une arme contre les communautés queer et trans? »
Ce système se retourne aujourd’hui contre nous avec une férocité croissante. Sur le plan pratique, les professionnel·le·s de la santé mentale vont être contraint·e·s de réfléchir aux risques qu’iels sont prêt·e·s à prendre et aux règles qu’iels sont prêt·e·s à enfreindre afin de protéger et de servir le bien-être de leurs client·e·s queer et trans, déjà extrêmement vulnérables.
Au cours des années 2010, le paysage de la santé mentale queer a connu une transformation significative, en grande partie grâce aux efforts des patient·e·s, des défenseur·euse·s, des clinicien·ne·s, des chercheur·eure·s et des politicien·ne·s, qui se sont battu·e·s pour des modèles de soins positifs pour les personnes queer, et affirmatifs des genres. Au cours de cette même période, nous avons assisté à une prise de conscience des valeurs anti-oppressives et abolitionnistes. Ces façons de penser et de fournir des soins de santé mentale ont remis en cause l’hypothèse implicite, dans les domaines de la psychologie et de la psychiatrie, selon laquelle être queer ou trans était une forme de maladie mentale, tout en remettant en question le rôle des professionnel·le·s de la santé en tant que représentant·e·s des normes sociales et ayant le pouvoir d’enfermer les gens ou de leur retirer leurs enfants « pour leur propre bien ».
L’une des plus grandes avancées de ces décennies de militantisme est repérable dans le changement spectaculaire de position des institutions de santé mentale traditionnelles à l’égard des personnes queer et trans: les thérapies de conversion visant à rendre les personnes queer hétérosexuelles—ou les personnes trans cisgenres—ont été interdites et déclarées illégales dans de nombreuses juridictions, et de nombreux établissements de santé ont adopté des modèles de soins affirmatifs quant au genre pour les personnes trans. Il est également devenu beaucoup plus courant pour les professionnel·le·s de la santé mentale elleux-mêmes de s’identifier ouvertement comme queer ou trans, étant donné la diminution de la stigmatisation dans les milieux professionnels.
Pourtant, malgré ces progrès positifs, le domaine de la santé mentale continue d’exister en tension avec la liberté des personnes queer. Tout d’abord, l’héritage de décennies d’homophobie et de transphobie, ancrées dans les disciplines de la santé mentale, n’a pas été si facile à démanteler, comme en témoigne la résurgence massive des théories psychologiques jadis largement discréditées.
Par exemple, l’idée que les femmes trans peuvent être classées soit comme des hommes homosexuels « ratés » qui transitionnent afin d’attirer les hommes hétérosexuels, soit comme des hommes « autogynéphiles » ayant le fétiche de s’imaginer avec un vagin, est désormais largement citée par les militant·e·s anti-trans, y compris certain·e·s professionnel·le·s, et même certaines personnes trans à tendance conservatrice. En outre, de nouvelles théories anti-trans ont été développées, notamment la notion de « dysphorie de genre à apparition rapide », qui suggère que de nombreuses personnes, en particulier les adolescent·e·s, s’identifient désormais comme trans en raison d’une « contagion sociale », une théorie qui s’apparente grandement au stéréotype millénaire selon lequel les personnes queer et trans cherchent à corrompre la jeunesse.
À un niveau encore plus profond, le fait est que les soins en santé mentale, en tant que discipline, n’ont jamais vraiment réussi à résoudre la tension qui marque leur double rôle, à la fois de soutien quasi médical et de contrôle social: après tout, les praticien·ne·s et les institutions restent tenu·e·s de respecter des lois et des réglementations qui peuvent nuire à leurs patient·e·s plutôt que les aider. Alors que l’hystérie anti-trans, le discoursanti-queer et le fascisme en général continuent de gagner du terrain dans le monde entier—et que les diktats juridiques suivent—il deviendra de plus en plus nécessaire pour les personnes impliquées dans ce domaine de développer des stratégies de résistance collective fondées sur de solides principes.
Même durant les périodes plus positives, les professionnel·le·s de la santé mentale qui accordaient de l’importance aux droits des personnes LGBTQ2S+ et à la lutte contre l’oppression ont dû se poser des questions auxquelles les associations professionnelles traditionnelles étaient peu enclines à répondre. Par exemple: est-il juste d’appeler la police lorsqu’un·e client·e risque de s’automutiler, sachant que les personnes queer et trans, en particulier celles qui sont racialisées, peuvent être exposées à un risque plus élevé de brutalité policière? Quelles sont les conséquences d’endosser l’hospitalisation forcée de patient·e·s trans, sachant qu’iels sont plus susceptibles d’être victimes de violence et de discrimination fondées sur le genre dans les systèmes hospitaliers? Quelles sont les alternatives dans de telles situations?
Aujourd’hui, les professionnel·le·s doivent également se demander comment agir dans les situations où des directives anti-trans et anti-queer les contraindraient à agir de manière non éthique. Par exemple, les campagnes dites de « droits parentaux » exigent que les professionnel·le·s de l’éducation, tels que les conseillier·ère·s et les enseignant·e·s, informent les parents chaque fois qu’un·e élève se révèle queer ou trans, même si cellui-ci a expressément demandé le contraire, une pratique qui expose certain·e·s jeunes à un risque accru de maltraitance familiale et de suicide. De nombreuses juridictions ont déjà adopté des mesures en ce sens, et il est légitime de craindre que les professionnel·le·s de la santé mentale qui travaillent avec des jeunes en dehors du milieu scolaire soient bientôt confronté·e·s à des exigences similaires.
Malheureusement, les écoles ne sont que la pointe de l’iceberg: aux États-Unis et en Grande-Bretagne, des prestataires de soins hospitaliers destinés aux jeunes en transition de genre ont déjà fermé leurs portes en raison du changement de climat politique. En effet, le gouvernement fédéral américain a exigé que toute organisation bénéficiant d’un financement fédéral mette fin à ses programmes destinés à soutenir les personnes queer et trans. Dans un monde où l’extrémisme autoritaire s’est imposé comme la nouvelle norme, il est tout à fait possible que toute approche positive envers les personnes queer en matière de santé mentale soit reléguée, à nouveau, à la marge. Il est donc essentiel que les professionnel·le·s réfléchissent aux manières les plus efficaces de résister.
Le refus de se conformer par principe est un point de départ simple mais puissant. Lorsque les gouvernements exigent des professionnel·le·s de la santé mentale qu’iels trahissent leur éthique, celleux-ci peuvent décider de simplement dire « non ». L’efficacité de la non-conformité est souvent renforcée par le nombre, c’est pourquoi il est également essentiel d’organiser des communautés de pratique dans ce domaine. Un·e thérapeute, un·e travailleur·euse social·e ou un·e psychiatre qui refuse de se conformer à une loi ou à une politique injuste court un risque élevé de conséquences juridiques, mais mille—ou dix mille—professionnel·le·s uni·e·s et combatif·ve·s sont beaucoup plus difficiles à faire taire.
Les organisations regroupant des professionnel·le·s de la santé mentale peuvent également exercer une pression efficace sur les associations professionnelles et les institutions afin qu’elles adoptent des positions éthiques en faveur des droits des personnes queer et trans. Il y a un grand potentiel de partenariat entre les associations professionnelles de santé mentale et les syndicats pour lutter contre les lois queerphobes et revendiquer le droit de continuer à fournir des soins vitaux aux communautés queer et trans. Nous avons déjà vu des exemples de ce type de solidarité entre les syndicats et les associations de professionnel·le·s de la santé dans d’autres contextes, comme la déclaration de soutien de l’Association des sages-femmes de l’Ontario au Syndicat canadien de la fonction publique dans sa lutte pour l’égalité salariale des travailleur·euse·s de l’éducation. Comme c’est toujours le cas dans la lutte pour les droits civiques, la force du nombre est essentielle.
Pourtant, la force du nombre repose sur la force des individus, et la lutte pour l’avenir de la santé mentale des personnes queer et trans demande du courage de la part des professionnel·le·s. La lutte pour la justice comporte toujours des risques, et les professionnel·le·s de la santé mentale peuvent mettre en jeu leur licence et leur revenu pour défendre ce qui est juste. Deux questions se posent alors: qu’est-ce qui rend un tel risque significatif? Qu’est-ce qui le rend pérenne?
La réponse réside dans les principes fondamentaux de toute discipline de la santé: faire le bien et ne pas nuire; soutenir autant que possible l’autonomie et la liberté des individus. Et soutenir et défendre la justice pour tous·tes. Ces principes ne sont pas censés être abstraits; ils constituent une vocation, un mode de vie que les professionnel·le·s des méthodes thérapeutiques sont censé·e·s incarner, et qui deviennent d’autant plus importants en périodes troubles.
Espérons que tous·tes les professionnel·le·s de la santé mentale qui croient aux droits des personnes queer et trans s’en souviennent—es personnes réelles et des vies réelles en dépendent.