Dans le train entre Philadelphie et la maison, je regarde par la fenêtre en écoutant dans mes écouteurs une chanson d’amour de Beverly Glenn-Copeland. Le soleil scintille derrière les arbres pendant qu’il se couche sur le paysage de la Pennsylvanie : des collines qui défilent, des arbres qui prennent leurs couleurs d’automne entre les champs labourés. Mes client·e·s trans en thérapie vivent partout à travers l’État, à Philly et à Pittsburgh et dans les villages ruraux et les banlieues. Iels ont différentes vies et s’engagent différemment dans leurs communautés, mais iels sont tous·tes ébranlé·e·s par le fait d’être trans dans un monde qui semble devenir, chaque jour, de plus en plus hostile. Je partage leurs peurs et leurs difficultés, et je suis aussi leur thérapeute.
De retour dans mon bureau à la maison, un·e client·e se connecte à la salle d’attente de la plateforme de télémédecine que j’utilise pour ma pratique privée; je clique sur un bouton, et leur visage familier remplit mon écran d’ordinateur. Généralement, je souris, je dis bonjour et je demande : « Par où voudriez-vous commencer ? » ou encore, « Qu’est-ce qui vous importe aujourd’hui ? ». Pendant 55 minutes, nous sommes ensemble. Le monde du client ou de la cliente remplit la pièce; j’écoute, je donne de l’espace au silence, j’encourage le surgissement des émotions, je pose des questions, et j’essaie de concentrer mon attention exclusivement sur cette personne et sur notre relation. Que nous soyons tous·tes les deux trans n’est pas la seule chose qui fait que ça marche, mais c’est un aspect important de la relation thérapeutique.
Ces jours-ci, lorsque je dis aux gens que je rencontre que je suis un psychothérapeute et que je travaille principalement avec d’autres personnes trans, leurs yeux, parfois, s’écarquillent avant qu’iels ne froncent les sourcils et disent : « Oh, j’imagine que c’est très difficile », ou « Oh, votre travail est si important ». Ces réponses, comme vous avez pu le deviner, viennent souvent de personnes cis. Et, bien que cette personne à qui je parle soit bien intentionnée, aucune de ces réponses ne reflète ce que c’est que d’effectuer ce travail en ce moment. Aucune ne reflète ce que c’est que d’être une personne trans qui soutient d’autres personnes trans en ce moment. Ou bien, c’est plus que ça.
Je suis submergé par ma propre peur et mon désir. Je m’attarde aux dangers et aux blessures, obsédé par les nouvelles concernant le dernier décret anti-trans, les mesures législatives prises par certains États pour empêcher les enfants trans de pratiquer un sport ou encore un escroc de droite qui cherche à se faire connaître aux dépens d’une personne trans. Je cherche des antidotes au désespoir là où je peux les trouver; dans les récits de vie trans épanouie, chez une jeune personne célébrée par sa communauté, ou chez les aîné·e·s et ancêtres trans qui ont bâti les fondations de ma vie d’aujourd’hui, pour m’aider à me souvenir que les personnes trans ont un avenir, que nous sommes aimé·e·s, dignes, possibles.
Voilà ce que c’est que d’être un thérapeute trans pour les personnes trans. De croire que les personnes trans ont un avenir collectif et de faire partie du soutien pour la survie individuelle des personnes trans. Je veux que d’autres personnes trans croient aussi dans cet avenir.
Je ressens le poids du fait de vivre sous une menace. Je m’assois avec des personnes trans qui viennent en thérapie pour des raisons qui poussent plusieurs personnes vers la thérapie : elles rencontrent des difficultés relationnelles, sont hantées par des blessures du passé, par des angoisses par rapport à leur avenir, par des rêves qu’elles ont de la difficulté à concrétiser. Mais tout ce que nous travaillons ensemble est teinté par la réalité d’être une personne trans aux États-Unis en ce moment, dans un pays qui nous a transformé·e·s en boucs émissaires. Qui, dans le meilleur des cas, nous a abandonné·e·s, et dans le pire des cas, veut notre peau. Et je crains de ne pas savoir quoi faire avec ça.