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La lutte est réelle

Je suis trans et je ne sais pas comment vieillir

Je ne pensais pas survivre à la vingtaine. Maintenant que j’approche la quarantaine, j’ai du mal à imaginer la suite


Écrit par Kai Cheng Thom

Je suis trans et je ne sais pas comment vieillir cover image
Getty Images; acepeaque/Script

En 2011, j’ai 19 ans. Je lis dans la revue Guernica que pour une personne trans, l’espérance de vie moyenne est de 23 ans. C’est avant le fameux « point de bascule trans », avant que ma communauté devienne la cible d’une campagne de haine mondiale. Dans l’imaginaire mainstream, nous sommes encore une frange mythique de la population queer. Je commence tout juste à m’identifier comme personne trans en public, mais l’article confirme un soupçon de longue date : je vais mourir jeune. Aussi bien profiter du temps qui me reste.

J’ai tellement de poèmes à écrire, de garçons à embrasser, d’aventures à vivre. Je veux terminer mon premier roman. Je veux tomber amoureuse de quelqu’un qui m’aime aussi. À l’époque, ce sont mes désirs les plus profonds, les choses que je veux absolument faire avant de mourir. Il me reste quatre ans pour vivre un maximum de douceur.

En 2015, j’ai 23 ans. C’est la première fois qu’on me paie pour publier un texte : un essai pour xoJane initialement intitulé Someone Tell Me That I’ll Live. J’y parle des femmes trans qu’on assassine, de l’hormonothérapie que je viens de commencer, de mon désir de vivre. J’y parle de l’article lu dans Guernica, de ce que ça me fait d’avoir dépassé ma date d’expiration pendant qu’autour de moi, d’autres femmes trans meurent. La politique identitaire a la cote et chez les auteurices trans de la génération Y qui débutent dans le milieu; c’est un peu la norme de raconter sa vie sur le web.

À la même époque, je commence à imaginer une vie plus longue. C’est une perspective effrayante, profondément mystérieuse. Quelles douceurs m’attendent? Quelles nouvelles amertumes?

En 2018, je suis en pleine recherche pour un projet d’écriture sur le travail culturel des personnes trans au Canada. Une personne en particulier – dont le travail a énormément influencé la communauté queer au pays (moi comprise) – semble avoir disparu. Pendant presque 10 ans, elle était célèbre, mais son nom ne dit plus rien à personne. Je finis par apprendre ce qui lui est arrivé. C’est loin d’être une bonne nouvelle. Pire encore, son histoire fait écho à celles d’innombrables femmes trans qui ont marqué la société ces dernières décennies.

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Je ne compte plus les aînées, les visionnaires qui ont changé le monde, qui ont fait cadeau de leur génie, de leur sagesse à la communauté queer, pour finalement sombrer dans l’oubli. Elles subissent la pauvreté, l’itinérance, puis finissent par disparaître. Semble-t-il que la communauté passe à autre chose.

Aujourd’hui, en 2025, j’ai la mi-trentaine. D’ici quelques années, ça sera la quarantaine. Dans l’abstrait, ça ne me fait rien. Après tout, ce n’est qu’un chiffre et comme femme, je suis bien mal placée pour tomber dans l’âgisme.

Ce qui me fatigue, c’est quand la génération Z et la génération alpha me parlent dans leur jargon de jeunes auquel je ne comprends plus rien. Comment ça, les alphas ont l’âge d’avoir leur propre jargon?! Je n’en reviens pas. Il y a quelques mois, en me penchant pour ramasser mon téléphone, je me suis étiré un muscle. Ça non plus, je n’en reviens pas.

Je n’ai jamais vraiment pensé que j’atteindrais « l’âge de la retraite ». En même temps, les gens de mon entourage non plus.

Dans ces moments-là, c’est indéniable que j’approche dangereusement la quarantaine. Pour les femmes transsexuelles qui se rendent jusque-là, je constate que les possibilités sont restreintes : a) mourir subitement; b) développer une maladie mentale grave due à des traumatismes sans nom; c) devenir prof d’université; ou d) plusieurs de ces réponses. Avec tout le respect que je vous dois, chères profs d’université, ce n’est pas vraiment mon milieu.

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Qu’est-ce que ça me laisse comme choix? Qu’est-ce qui nous attend, comme personnes trans vieillissantes, dans une société qui est de plus en plus hostile à notre égard? Les personnes queers ont-elles du mal à s’imaginer vieillir?

Vieillir. Je me demande ce que ça veut dire pour moi. Impossible d’oublier qu’à une autre époque, je pensais mourir à 23 ans. À combien d’années-cadeaux aurai-je droit? C’est quoi, le pire? Mourir jeune ou vivre plus longtemps que prévu? Marsha P. Johnson, célèbre militante trans racisée, s’est éteinte à 46 ans. Sylvia Rivera, autre militante phare à la même époque, est morte à 50 ans. Je n’ai jamais vraiment pensé que j’atteindrais « l’âge de la retraite ». En même temps, les gens de mon entourage non plus.

Selon les rares études sur le sujet, en vieillissant, les personnes trans ou queer sont confrontées à des obstacles systémiques particuliers. Beaucoup d’entre nous craignent la discrimination dans le milieu de la santé et les soins aux personnes âgées. Même chose pour l’isolement et la négligence.

Bien des personnes queer ou trans ne sont plus en contact avec leur famille d’origine, ce qui nous prive de notre patrimoine générationnel. Sans parler de la discrimination qui nous touche disproportionnellement dans les sphères du logement, de l’emploi et de la santé, et ce tout au long de notre vie, ni des protections et des privilèges qui découlent de la famille nucléaire ou de l’hétérosexualité et dont nous sommes exclu·e·s.

Tout ça sur fond d’austérité gouvernementale, de profonde instabilité économique, de réchauffement climatique… Bref, tout le monde souffre. Les taux d’itinérance et de pauvreté sont en hausse partout, surtout chez les aîné·e·s. L’implosion du capitalisme (merci, milliardaires sans scrupules) n’augure rien de bon non plus.

À ce stade-ci de ma vie, est-ce qu’il faudrait que je réfléchisse aux mêmes choses qu’une trentenaire cis-hétéro? Que je fasse un enfant? Et si je n’ai pas ce qu’il faut pour y arriver? Pour survivre à tous les déchirements qui m’attendent comme femme trans racisée? Est-ce qu’il faudrait que je planifie ma retraite? Le principe de retraite s’appliquera-t-il encore quand j’aurai 65 ans? Quel âge d’or? Quels problèmes de santé m’attendent? Comment mon corps de femme transsexuelle sera-t-il traité par un système de santé qui, pour ma communauté, est soit hostile soit impénétrable? Les soins médicaux seront-ils encore accessibles dans 30 ans? Auront-ils été privatisés par les milliardaires?

Nous sommes donc en 2025, j’approche la quarantaine et une question me travaille : si tout s’effondre, quel était l’intérêt de survivre à mes 23 ans? Est-ce que je veux vraiment être témoin de toute la souffrance qui s’annonce? Combien d’autres sœurs, d’autres adelphes trans vais-je voir crouler sous le poids de la haine, sans savoir quand mon tour viendra?

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Suis-je assez forte pour continuer? Pour inventer un monde où les personnes trans peuvent s’épanouir peu importe leur âge?

Ce qui me vient comme réponse, encore et toujours, ce sont les mots de Mia Mingus, penseure, autrice et militante queer pour les droits des personnes en situation de handicap : « Il faut laisser des traces. Des traces de notre présence, de notre existence, de notre survie, de nos amours, de nos douleurs, […] des personnes que nous sommes, que nous pensions être, que nous n’aurions jamais dû être. Pour prouver qu’on peut vivre autrement. »

J’imagine que c’est ça, l’idée. À 19 ans, je lisais un texte qui m’annonçait que je ne survivrais pas à mes 23 ans parce que j’étais trans. À 23 ans, j’écrivais dans l’espoir que quelqu’un·e (n’importe qui) me dise que j’allais non seulement survivre, mais que ma vie serait digne d’être vécue. Soyons clair·e·s : ma vie est digne d’être vécue, malgré toute la douleur dont j’ai été témoin, dont j’ai souffert moi-même. Je me suis mariée, puis remariée (les deux fois, c’était formidable). J’ai écrit tellement de poèmes, embrassé tellement de garçons. Je suis tombée amoureuse à répétition et parfois, c’était même réciproque.

La douceur fait partie de ma vie et je sais qu’elle continuera d’en faire partie, même si l’amertume prend parfois le dessus. J’écris ces lignes dans l’espoir de convaincre un·e jeune trans de 19 ans que la douceur est à sa portée. C’est ma façon de laisser des traces. 

Dans son dernier essai publié, Queens en exil, les oubliées, Sylvia Rivera écrit : « Before I die, I will see our community given the respect we deserve. I’ll be damned if I’m going to my grave without having the respect this community deserves. » J’ignore ce que Sylvia en aurait pensé le jour de sa mort. Ce que je sais, c’est que ma vie ne serait pas la même sans elle. Idem pour Marsha P. Johnson, Miss Major Griffin-Gracy et toutes les autres.

Quant à ma façon de vieillir, je n’ai pas encore fait mon choix. Peut-être que je vais enfin devenir folle, comme je menace de le faire depuis des années. Peut-être que je vais faire l’impensable et devenir prof d’université. Je pourrais même faire les deux! Peut-être que la question du vieillissement n’a pas de réponse exacte quand on est queer ou trans. Peut-être que c’est suffisant de laisser un petit bout de sagesse comme héritage. En tout cas, c’est ce que j’espère : que mon dernier souffle sera un fil dans la toile des générations, tendue vers notre libération collective, demain comme hier.

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