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Diversité capacitaire

Surmonter les obstacles auxquels sont confrontés les personnes noires handicapées et queer

Les personnes handicapées noires LGBTQ2S+ sont confrontées à des inégalités en matière de soins de santé et de logement, entre autres


Écrit par Jumol Royes
December 18, 2025 dernière mise à jour December 19, 2025

Surmonter les obstacles auxquels sont confrontés les personnes noires handicapées et queer cover image
Getty Images; acepeaque/Script

Jay Baldwin tente d'obtenir un diagnostic d'endométriose depuis près d'un an, un processus parsemé d’embûches. Les professionnel·les de santé présument d’emblée que Baldwin est une femme cisgenre, ignorant son identité non binaire, et les médecins emploient rarement les pronoms appropriés. Lorsqu’iel mentionne ses symptômes ou réclame des tests spécifiques, iel est souvent ignoré·e. Les démarches nécessaires pour accéder aux services de santé lui donnent parfois l'impression d'être invisible et seul·e, en plus d'engendrer de la terreur
 

Jay Baldwin est un·e activiste noir·e queer qui défend les droits des personnes handicapées. Jay est à l'origine du groupe Facebook Disabled, Queer and Fabulous!, un espace sécuritaire où les personnes LGBTQ2S+ handicapées peuvent créer des liens et s’offrir du soutien . Baldwin affirme avoir été victime de multiples formes de discrimination à chacune de ses tentative d’obtenir des soins de santé. 

« Je le perçois davantage maintenant que je vieillis », explique l’activiste. « Lorsque je dois me rendre à l'hôpital, je crains qu’on ne me prenne pas  au sérieux, qu’on se méprenne  sur mon identité de genre et qu’on ne me considère pas au-delà de  mon anatomie ». 
 

Jay Baldwin, qui réside à Ottawa, est neurodivergent·e et vit avec des limitations physiques dues à une paralysie cérébrale et à des douleurs chroniques. Baldwin a besoin d’assistance  supplémentaire pour accéder aux soins de santé, par exemple pour s’installer dans son fauteuil roulant électrique et en sortir. Toutefois, iel constate souvent que les médecins et le personnel infirmier des cliniques et des hôpitaux ne s'en rendent pas compte. Plus d’une fois, Baldwin a été laissé·e seul·e, puis oublié·e derrière un rideau. Iel est également resté·e coincé·e dans un lit pendant plusieurs jours, n’ayant pas pu emporter son fauteuil roulant dans l'ambulance qui se rendait à l'hôpital. Iel a même déjà dû attendre  deux jours aux urgences avant d'être enfin admis·e dans une chambre équipée d'un lève-personne.  

« Je suis trop compliqué·e pour [les professionnel·les de la santé]. On ne me porte pas la même attention. On ne me traite pas avec le même soin. Quand j'ai besoin d'aide, je dois crier pour attirer l’attention », observe Balwdin. 
 

Selon l’activiste, ces expériences sont révélatrices de « l'invisibilité dont souffrent encore les personnes noires LGBTQ2S+ handicapées dans les endroits où nous avons le plus besoin d'être vues ».   

Il est vrai que l'expérience de Baldwin n'est pas un cas isolé. La nécessité d’avoir à composer avec le poids cumulé du racisme anti-Noir·es, du capacitisme, de l’homophobie et de la transphobie est une réalité partagée que les personnes queer et trans noires handicapées ne connaissent que trop bien.
 

Mais grâce à une approche collective des soins, les chercheur·euses, les praticien·nes et les activistes réinventent ce à quoi pourrait ressembler un avenir meilleur. 

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Une nouvelle étude met les inégalités en évidence

Ce n’est pas seulement en matière de soins de santé que les communautés noires queer handicapées du Canada se confrontent à des inégalités systémiques. Les personnes dont l’expérience est à l’intersection de ces multiples formes d'oppression voient leur vie affectée dans plusieurs domaines, comme le logement, l'emploi, l'éducation et la sécurité. C'est l'une des principales conclusions de l’étude Retrouver nos racines, un « rapport de sous-population » documentant « les réalités des personnes noires trans, non binaires, bispirituelles et non conformes au genre au Canada » , publié au début de l'année par Le réseau Enchanté . Cette étude phare qui s'appuie sur les données d'une enquête nationale réalisée en 2024 auprès de 400 personnes noires LGBTQ2S+ et qui se concentre sur les 91 répondant·es ayant déclaré vivre avec un handicap, centre les expériences intersectionnelles des personnes queer noires handicapées à travers le pays. 
 

« Pendant trop longtemps, les personnes handicapées noires LGBTQ2S+ ont été invisibles dans les données statistiques canadiennes. Ce rapport rend cette invisibilité-là impossible à ignorer », déclare Tyler Boyce, à la direction générale du réseau Enchanté. « Les données sont stupéfiantes : plus de 85 % des personnes handicapées noires LGBTQ2S+ déclarent être victimes de discrimination fondée sur le handicap en contexte scolaire, 80 % au travail et 74 % en recherche de logement. Ces données révèlent des systèmes de discrimination qui se superposent », poursuit le directeur.
 

Boyce estime que « le rôle du réseau Enchanté est de veiller à ce qu’aucune personne ne soit laissée pour compte », mais aussi « de mettre en lumière là ce qui est ignoré par les systèmes ».

Les conclusions du rapport trouvent écho auprès de Canadien·nes queer, noir·es et handicapé·es. « J’ai la certitude que les obstacles mentionnés dans le rapport ont eu un impact dans ma vie personnelle et professionnelle», confie Rabbit Richards, poète, animateur·ice et organisateur·ice communautaire établi·e à Vancouver, dont le travail est axé sur l'accessibilité et la justice.
 

Richards, qui s'identifie comme queer, noir·e et handicapé·e, siège au conseil d'administration de Crips for eSims for Gaza, une initiative mondiale de personnes handicapées par laquelle des fonds sont collectés pour fournir des cartes SIM électroniques à des Palestinien·nes de Gaza, leur permettant de conserver leur accès à Internet et une capacité à communiquer. Richards participe également à des efforts d’opposition à l'aide médicale à mourir (plus communément appelée AMM), et travaille avec un collectif de cultivateur·ices, ce qui nourrit sa passion pour l'alimentation et la culture de plantes médicinales.

Iel affirme que des facteurs comme le racisme anti-Noir·es et le capacitisme l'ont probablement déjà empêché·e d'accéder au logement. Iel se souvient d’échanges par courriel avec des propriétaires potentiel·es qui lui avaient semblé bien se dérouler, . Cependant, au moment de les rencontrer en personne, ces mêmes propriétaires lui refusaient soudainement la location du logement.
 

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 « On sait pourquoi », explique Richards : « en tant que personnes noires queer et handicapées, on a vécu suffisamment  d’expériences et le contexte culturel nous permet tout autant de comprendre ce qui se passe. » 
 

Bien que certaines formes de discrimination soient visibles et explicites, d'autres peuvent être plus difficiles à cerner, comme se voir refusé·e une opportunité d'emploi. Richards remarque que « la discrimination ne se manifeste pas toujours ouvertement ».
 

« Je repense à toutes ces fois où j'ai été très, très proche de décrocher un poste ou une opportunité, [mais sans succès]. Je suis sûr·e que si on demandait [à l'employeur] quel était son motif, on ne répondrait pas : « vous êtes simplement un facteur parmi tant d’autres qu’on n’a aucune envie de gérer ».
 

Le sondage Retrouver nos racines  démontre que les personnes noires handicapées, queer et trans ont des taux d'emploi nettement plus élevés que leurs homologues non handicapé·es. « C'est un lourd paradoxe  qui témoigne de la survie, et non de l'équité », explique Boyce. Alors que 84,6 % des répondant·es noir·es LGBTQ2S+ handicapé·es ont déclaré avoir un emploi, il en est de même pour 78,3 % de leurs homologues non handicapé·es. Cependant, les répondant·es noir·es handicapé·es ont également été confronté·es à des taux plus élevés de discrimination en milieu de travail : 63,7 % se sont vu·es refuser des opportunités d'emploi en raison de leur orientation sexuelle, identité et expression de genre (également connue sous le nom d'OSIEG) et 74,7 % en raison de leur appartenance ethnique.  
 

En ce qui concerne les inégalités en matière d'éducation, 91 % des personnes handicapées interrogées ont déclaré avoir été victimes de racisme anti-Noir·es à l'école, contre 75 % des personnes LGBTQ2S+ noires non handicapées. 

« Nous avons entendu des témoignages d'étudiant·es à qui l'on a refusé des accommodements, qui ont dû se débrouiller sur des campus inaccessibles et qui ont été isolé·es parce qu'iels étaient « trop ». L'éducation devrait permettre d’ouvrir des portes, mais pour de nombreux·ses étudiant·es LGBTQ2S+ noir·es handicapé·es, elle érige plutôt des murs », conclut Boyce. 
 

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Une autre conclusion du rapport aborde la question de la sécurité : les personnes handicapées noires LGBTQ2S+ sont deux fois plus susceptibles d'être victimes d'insultes et deux fois plus susceptibles d'être victimes d'agressions à caractère raciste.  
 

À la recherche de solutions

Même si les problèmes liés au racisme anti-Noir·es, au capacitisme,à l'homophobie et la transphobie persistent, ils ne sont pas immuables. Dans ce cas, comment pouvons-nous co-créer et maintenir un véritable changement pour les communautés queer, noires et handicapées du Canada ?

Selon Richards, il faut commencer par se demander « qui dispose des ressources et ne les partage pas », car nous avons probablement plus de ressources que nous ne le pensons. Iel souligne que les allié·es blanc·hes doivent également s'impliquer davantage. 
 

« Notre libération va nécessiter l'effondrement de nombreuses structures et la mise à l'écart de bien des infrastructures existantes. C'est nécessaire. Et je ne pense pas que cela fasse partie de mon travail », déclare Richards. « Mon travail consiste plutôt à apprendre comment nous nourrir, comment nous assurer que des soins médicaux et psychiatriques sont à notre disposition quand on n’a nulle part où aller. Il est important que nous commencions dès maintenant à construire les infrastructures du monde dans lequel nous voulons vivre. »
 

Selon Boyce, le rapport Retrouver nos racines offre plus que de simples preuves, mais aussi une feuille de route à laquelle  les dirigeant·es politiques peuvent se référer « pour reconstruire les programmes et les politiques qui ont délibérément exclu les personnes handicapées noires LGBTQ2S+ ».   
 

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Le réseau Enchanté recommande d'investir dans des programmes et des mesures de soutien intersectionnelles destinées aux communautés LGBTQ2S+ noires handicapées, d'intégrer des normes d'accessibilité et de lutte contre le racisme dans le financement du logement et de l'emploi, et de donner la priorité aux personnes queer et trans noires handicapées en ce qui a trait à la recherche, l'élaboration des politiques et le développement de programmes. 
 

Les données recueillies sont également mises à profit en vue de la création de Black Queer Canada, un mouvement national créé par et pour les personnes LGBTQ2S+ noires pour soutenir et d'étendre ces démarches. « Nous ne nous contentons pas de réagir à un rapport », ajoute Boyce. « Nous préparons l'avenir de tout un secteur de la population, afin que les communautés concernées ne soient plus jamais rendues invisibles. »
 

Baldwin souhaite que les gens puissent connaître la réalité actuelle des personnes queer, noires et handicapées au Canada. 
 

« Ce n'est pas simple. Il n'y a pas de solution unique. Chaque personne est différente et nos expériences, bien que différentes, ont toutes autant de valeur. Pour créer une communauté, il faut être présent·e et à l'écoute », affirme-t-iel.
 

« Peu importe les détours que mon parcours peut prendre, savoir que notre communauté m'attendra, restera à mes côtés et m'encouragera à chaque étape, c'est ce qui me permet d'avancer. C'est le plus bel aspect de notre vie et de notre identité. Savoir que d’autres sont là, avec nous », conclut Jay Baldwin.

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