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Santé mentale

Ce qu’il faut savoir sur le chemsex et les psychoses

Les séances de consommation de drogues peuvent entraîner une psychose. Des expert-e-s en réduction des méfaits nous expliquent comment repérer les signes


Écrit par Kevin Hurren
29 mai 2026 dernière mise à jour 2 juin 2026

Collage of diverse hands reaching and abstract textures in black, white, and red.
Alex Apostolidis/Script

Ben Guest n’arrivait jamais à déterminer d’où provenaient les bruits. La nuit, des bruits hantaient les coins sombres de son appartement et de la rue. Lorsqu’il les entendait, il s’enregistrait en vidéo, exposant en détail ses théories selon lesquelles il était suivi et surveillé. Craignant d’être la cible d’un enlèvement à des fins de trafic humain, Guest s’est drastiquement mis à se méfier des étrangers. «J’étais convaincu que des gens me suivaient», dit Guest. 

Mais ce n’était pas le cas. Guest souffrait d’épisodes psychotiques au cours desquels il percevait des choses qui, bien qu’elles lui semblaient très réelles, ne faisaient pas partie de la réalité pour le reste d’entre nous. 

Le terme «psychose» existe depuis plus d’un siècle; il était initialement utilisé pour désigner un certain nombre de troubles mentaux. Aujourd’hui, son sens s’est restreint pour décrire un détachement spécifique de la réalité, survenant souvent après une période de privation de nourriture, d’eau et surtout de sommeil. Au départ, pour Guest, ces moments psychotiques survenaient après des périodes de 24 à 48 heures avec peu de nourriture ou de sommeil — une partie des séances de meth qu’il faisait avec son partenaire de l’époque.
 

À mesure que les séances de drogue prenaient fin et que Guest parvenait à dormir un peu et à manger, la paranoïa et la peur s’estompaient. Quand il a visionné ses vidéos quelques jours plus tard, il s’est vu à l’écran, en train de débiter un charabia incompréhensible. Il distinguait à peine les mots qu’il prononçait, sans parler du sens qu’ils véhiculaient. 
 

Guest n’est pas le seul à vivre cette expérience. Bien qu’il y ait peu de recherches sur la prévalence de la psychose au sein de la communauté queer et trans, les personnes LGBTQ2S+ sont plus susceptibles de consommer des stimulants qui les maintiennent éveillées, déshydratées et sous-alimentées. Au cours de la dernière année, plus de 17 % des personnes queer et trans ont consommé un stimulant, contre seulement 4 % des personnes hétérosexuelles et cisgenres, selon les données les plus récentes de Statistique Canada.
 

C’est pourquoi la psychose est devenue une priorité pour la Gay Men’s Sexual Alliance (GMSH), basée en Ontario, qui a publié deux vidéos et davantage de ressources sur la psychose — des informations particulièrement pertinentes à l’approche de l’été. «Tant de gens font la fête à la Fierté», explique Jordan Bond-Gorr, coordonnateur à la GMSH des initiatives Party n’ Play et chemsex (deux termes utilisés pour décrire le mélange de sexe et de drogues). «Si vous consommez du meth ou d’autres substances, si vous manquez de sommeil, si vous êtes déshydraté — vous pouvez faire une psychose.»

L’un des messages véhiculés par GMSH est justement de montrer à quel point la psychose est commune dans la société. Pensez à cette personne, lors d’une soirée tardive, qui devient soudainement paranoïaque, convaincue que tout le monde envoie des textos à son sujet, alors qu’il n’y a aucun téléphone en vue. Ou à quelqu’un persuadé d’apercevoir un intrus dans son appartement, alors qu’il ne s’agit que de l’ombre d’une branche d’arbre. Ou encore à un partenaire qui appelle une centaine de fois, exigeant des explications pour une liaison inventée. 
 

Il est facile de mal interpréter ces situations en pensant que la personne est «défoncée» ou trop «high» — et c’est parfois le cas : la consommation de stimulants peut, après tout, faire monter l’adrénaline et l’agressivité. Mais ce qui distingue la psychose, c’est ce détachement prolongé de la réalité — les gens ne se battent pas simplement, ils se battent contre des ennemis qui n’existent pas. 

«La paranoïa peut être un premier signe, menant à des hallucinations auditives et visuelles chez les personnes», explique Bond-Gorr. «Elles voient des gens dans l’ombre, elles entendent des gens parler d’elles alors que personne ne parle, ou elles interprètent des bruits de fond comme des menaces.»
 

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La psychose peut être dangereuse, non seulement pour la santé, mais aussi pour les moyens de subsistance. Alors que Guest continuait à consommer du meth avec son petit ami de l’époque, ses épisodes psychotiques se prolongeaient pendant des jours — même lorsqu’il était sobre.

«C’était un état permanent, comme si la vie elle-même la déclenchait», explique Guest, qui est maintenant sobre depuis environ deux ans. «Je me suis isolé dans le sous-sol de mes parents pendant près d’un an. Je ne supportais tout simplement pas d’être avec d’autres personnes, je n’arrivais pas à avoir la moindre responsabilité.» Il a finalement dû prendre un congé de son travail d’infirmier, entrer en cure de désintox et se voir prescrire des antipsychotiques pour l’aider à gérer ses hallucinations auditives. 
 

 Ce risque de psychose prolongée est aussi la raison pour laquelle davantage de personnes devraient reconnaître les signes, car le fait de le considérer comme un simple «party» rend les autres moins enclins à intervenir, ou les pousse à essayer d’aider de manière inappropriée. C’est ce qu’affirme Steph Massey, une intervenante en réduction des méfaits basée à Toronto. Au cours de ses deux décennies d’expérience auprès des communautés LGBTQ2S+ et des personnes consommant des substances, Massey a constaté les conséquences lorsque des personnes en état de psychose sont laissées seules par leurs ami-e-s, ou lorsque la police est appelée. 
 

«Les gens supposent que ces personnes sont violentes ou en colère lorsqu’elles traversent une crise prolongée, ce qui entraîne souvent une réaction fondée sur la peur plutôt qu’une réponse tenant compte du traumatisme», affirme Massey. «Je pense que souvent, quand c’est lié à la drogue, les gens se disent : “Tu t’es mis ça sur la tête, tu le mérites, alors soit je vais aggraver la situation, soit je vais te laisser tranquille et ne t’offrir aucun soutien”.»

Massey met particulièrement en garde contre le fait d’appeler la police, qui peut arriver avec des préjugés et risque probablement d’aggraver la situation. «C’est la solution de dernier recours. Ça peut être très déshumanisant quand on est attaché aux quatre points ou soumis à une contention chimique.»
 

Cette réticence à être confronté aux préjugés de la police était bien présente chez Robin, qui a demandé à n’être désigné que par son prénom. Comme Guest, Robin consommait du meth avec son partenaire de l’époque, généralement pendant leurs rapports sexuels. Au fil du temps, le partenaire de Robin a commencé à se comporter de manière de plus en plus erratique : il invitait Robin chez lui pour qu’il se retrouve face à des inconnus, ou appelait les employeurs de Robin lorsqu’ils se disputaient.

En dehors de ces situations, Robin dit que son partenaire était gentil et attentionné. Mais lorsqu’il prenait de la drogue, il ne dormait pas, ne parvenait pas à équilibrer sa vie comme Robin le faisait, et avait ces crises de paranoïa et d’agressivité. 
 

«J’étais ambivalent sur ce sujet», dit Robin. «D’un côté, j’étais victime de violence. En même temps, ce n’est pas comme s’il n’était pas conscient de ce qu’il faisait et, à l’époque, c’était à moi, en tant que personne responsable, de l’aider à traverser cette épreuve.» Robin ne savait pas vers qui se tourner pour obtenir de l’aide.

Lorsque vous êtes confronté à une personne en pleine psychose, vous devriez d’abord penser à vous et à votre capacité à gérer la situation, dit Bord-Gorr.

«Êtes-vous prêt-e à intervenir auprès de cette personne? Car il faut garder la tête froide lorsqu’on s’adresse à quelqu’un en état de psychose. Vous ne pouvez pas vous emporter ni vous mettre dans tous vos états.» Si vous n’êtes pas vous-même dans un état d’esprit approprié, demandez de l’aide à d’autres ami-e-s ou à des groupes communautaires.
 

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Si vous êtes en mesure d’aider, éliminez autant que possible les stimuli extérieurs, conseillent Bord-Gorr et Massey. Éloignez la personne de la fête, éteignez ou tamisez les lumières, arrêtez la musique. Surtout, n’essayez pas de contredire ce qu’elle vit. Essayez plutôt de la calmer, en lui assurant que tout va bien se passer et que vous êtes un-e ami-e et un-e allié-e de confiance. «Faites preuve d’empathie envers elle, ne vous attardez pas sur ce qui est réel et ce qui ne l’est pas», explique Massey.
 

Si le danger est imminent et qu’il faut appeler la police, demandez à un-e intervenant-e communautaire d’accompagner la personne en psychose à chaque étape de la prise en charge pour la défendre. De nombreuses personnes de la communauté queer et trans font ce genre de travail, alors faites appel à vos réseaux pour voir s’il y a quelqu’un que vous pouvez appeler, même tard dans la nuit ou tôt le matin.

Pourtant, malgré ces risques, GMSH refuse de présenter la psychose comme une autre conséquence potentielle de la consommation de drogues. Mikiki, un-e artiste queer et travailleur-euse communautaire qui crée des ressources sur la psychose en partenariat avec GMSH, affirme que jouer avec notre perception de la réalité peut sembler effrayant, mais qu’il ne faut pas nécessairement s’en inquiéter.
 

«Il y a des gens qui consomment du meth de manière responsable, sans que cela ne déclenche de psychose — ou, si c’est le cas, ils sont capables de la gérer», explique Mikiki. «Mais comme la consommation de substances est stigmatisée, tout comme la santé mentale, c’est un coup double difficile.»

Ayant approfondi ses connaissances sur la psychose grâce à son travail communautaire, Mikiki rend désormais la consommation de substances plus sécuritaire pour les personnes concernées, leurs partenaires et leurs ami-e-s. Même des gestes simples, comme offrir des coupes de fruits lors d’une fête tardive ou demander aux gens quand iels ont dormi pour la dernière fois, peuvent avoir un impact significatif.
 

Massey compare ces connaissances à d’autres mesures de réduction des méfaits prises par la communauté. «Beaucoup de gens ont appris et ont été formés sur les surdoses d’opioïdes : comment les reconnaître, intervenir et réagir. Il s’agit là aussi d’une crise sanitaire.»

Mais contrairement à une surdose, où le temps nécessaire pour obtenir de la naloxone ou une ambulance est crucial, la réponse à la psychose repose entièrement sur la patience et la communication. Accompagner la personne à travers le malaise, la paranoïa et l’anxiété peut faire toute la différence : lorsque cette personne sortira de sa psychose, la confiance qu’elle a en ses ami-e-s, ses proches et la communauté n’aura pas été brisée.

«J’aimerais que les membres de la communauté queer sachent qu’on peut soutenir nos ami-e-s qui vivent ces expériences», dit Guest. «Il y a moyen d’être là les un-e-s pour les autres et d’aider quelqu’un à se frayer un chemin vers un endroit meilleur.»