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Plaisir

Enquête : la mort du lit lesbien est-elle bien réelle?

Script interroge des personnes queer sur leur vie sexuelle et sur ce stéréotype qui refuse de mourir


Écrit par Kate Sloan
February 4, 2026 dernière mise à jour February 9, 2026

Enquête : la mort du lit lesbien est-elle bien réelle?  cover image
Getty Images; Alex Apostolidis

Existe-t-il un terme aussi alarmiste, aussi inquiétant, et pourtant aussi omniprésent que « la mort du lit lesbien »?
 

Inventé par la sexologue Pepper Schwartz et le psychologue social Philip Blumstein en 1983, l’expression « mort du lit lesbien » [lesbian bed death] décrit une soi-disant tendance, au sein des couples lesbiens, à voir le désir sexuel s’évaporer au fil du temps. Dans leur étude initiale, Schwartz et Blumstein ont interrogé des centaines de couples sur leur vie sexuelle. Les couples lesbiens répondants ont déclaré avoir moins de relations sexuelles que les couples homosexuels masculins et les couples hétérosexuels, et la diminution progressive de leur fréquence était plus prononcée dans les relations lesbiennes.
 

Si le concept de mort du lit lesbien a pu trouver écho auprès de certaines lesbiennes, il ne reflète toutefois pas l’entière réalité. En effet, comme l’ont souligné des analyses critiques comme celle de la psychologue Suzanne Iasenza, l’enquête initiale interrogeait les couples sur la fréquence de leurs « relations sexuelles » au cours de l’année écoulée. Cette formulation a pu créer une certaine confusion chez les personnes interrogées quant à ce qui « comptait » comme un rapport sexuel dans le cadre spécifique de l’étude. Le sexe saphique est généralement défini de manière plus souple que le sexe hétéro, et de nombreuses lesbiennes affirment éprouver un degré de plaisir et de satisfaction sexuelle important lors d’activités non génitales (telles que les baisers, les câlins et les caresses nues) qui ne sont pas incluses dans la définition hétérosexuelle du sexe, elle-même plutôt axée sur la pénétration.
 

Par ailleurs, les lesbiennes ont tendance à avoir des rapports sexuels plus longs que les hétérosexuel·le·s, selon une étude réalisée en 2014 par l’université de l’Utah, la durée moyenne d’un rapport sexuel entre lesbiennes se situe entre 30 et 45 minutes, tandis que les rapports hétérosexuels durent généralement de 15 à 30 minutes. Une autre étude, réalisée en 2017 à l’université de Denver, démontre également que les lesbiennes « tirent davantage leur satisfaction sexuelle de la qualité ou de l’intensité de leurs rapports sexuels », que de leur fréquence. Si, comme le révèle l’étude de l’Utah, les lesbiennes se déclarent tout aussi satisfaites sur le plan sexuel et relationnel que leurs homologues hétérosexuel·le·s, la fréquence réduite de leurs rapports sexuels a-t-elle une véritable importance?
 

Comme c’est souvent le cas en ce qui concerne toute chose sexuelle, le concept de « mort du lit lesbien» est bien plus complexe que ne le laissent croire les données recueillies dans le cadre de ces études. Pour mieux distinguer la réalité du fantasme, Script s’est entretenu avec trois lesbiennes pour savoir si la mort du lit  lesbien s’était réellement manifestée (ou non) dans leurs propres relations intimes et sexuelles.

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Sydney Screams
 

Âge : 37 ans

Lieu de résidence : La Haye, Pays-Bas 

Emploi : créateur·ice de contenu érotique

Statut relationnel : dans un mariage non monogame
 

L’année dernière, ma femme et moi avons décidé de tout quitter : nous sommes parties de Las Vegas pour nous installer aux Pays-Bas. C’était la bonne décision, compte tenu de la discrimination et des risques accrus auxquels sont confrontées les personnes trans aux États-Unis (je suis non binaire et ma femme est trans). Cela dit, le stress du déménagement a mis notre vie sexuelle en veilleuse pendant un certain temps.
 

Au cours des six années de notre vie commune c’est généralement moi qui a initié les relations sexuelles :j’ai tendance à être la personne « dominante » dans notre relation, ce qui ne pose généralement pas de problème, puisque je suis quelqu’un de très sexuel·le et que j’en ai parfois envie tous les jours, tandis que ma femme est bien moins axée sur le sexe. Mais pendant le déménagement, j’étais tellement stressé·e par tous les préparatifs que je n’en avais tout simplement pas autant envie. Je n’avais même pas l’énergie nécessaire pour prendre les devants. Nous sommes passé·e·s de plusieurs rapports sexuels par semaine à peut-être un seul par période de deux semaines.
 

On a tout de même continué à se tenir la main et à se faire des câlins. Je faisais du télétravail, alors ma femme venait parfois dans mon bureau pour m’offrir ce qu’elle appelle des « bisous au passage ». Le contact physique était encore au coeur de notre relation, mais le sexe me manquait, ainsi que sa façon de nous rapprocher.
 

Ce qui nous a aidé·e·s, c’est de commencer à nous réserver du temps pour le sexe en l’inscrivant à nos agendas, d’autant plus que nos séances ont une durée moyenne d’environ deux heures. Certaines personnes considèrent que le sexe planifié n’est pas très sexy, mais moi, plus j’y pense, plus ça me semble logique : nous avons tous·tes les deux la trentaine bien avancée et nous sommes très occupé·e·s. Planifier un rapport sexuel, c’est un peu comme planifier un rendez-vous galant avec une nouvelle personne : c’est excitant et ça crée de l’anticipation. Les samedis sont généralement réservés pour nos rendez-vous, alors quand arrive le samedi, je sais que peux lui dire : « Hé, chérie, quel jouet veux-tu utiliser aujourd’hui? » et qu’elle sera vraiment excitée d’y penser toute la journée.

Dès notre arrivée aux Pays-Bas, c’était comme si on avait activé un interrupteur; ne plus avoir à nous préoccuper constamment de notre propre sécurité, ça a fait une énorme différence. Au début, le soulagement était si intense qu’on faisait l’amour tous les jours – ce qui faisait beaucoup, car il fallait aussi que je travaille! – mais depuis, on est revenu·e·s à deux ou trois fois par semaine. Honnêtement, il y a tout simplement moins de stress ici, et ça a un impact positif sur tous les aspects de ma vie. Retrouver mon appétit sexuel, ça me permet de me retrouver moi-même.
 

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Eva Bloom
 

Âge : 29 ans

Lieu de résidence : Toronto, Ontario

Emploi : conférencier·ère et coach d’épanouissement tardif

Statut relationnel : en relation monogame
 

Je suis un·e lesbienne qui s’est épanoui·e tardivement. Je m’identifiais comme bisexuel·le au début de la vingtaine, mais j’ai fait mon coming out en tant que lesbienne en 2021, lorsque j’ai réalisé que je ne voulais plus sortir avec des hommes. Je suis avec ma partenaire actuelle, qui est aussi une lesbienne tardive, depuis environ un an, et je ne suis pas vraiment vendu sur la soi-disant mort du lit lesbien. Comme je suis un·e nerd du sexe depuis mon jeune âge, je connaissais déjà ce concept, mais je ressens beaucoup plus de désir dans ma relation actuelle que je n’en ai jamais éprouvé pour les hommes. Maintenant que je suis perçu·e correctement dans mon genre non binaire par quelqu’un qui m’attire vraiment, je me sens beaucoup plus en sécurité et plus enthousiaste.
 

Comme ma partenaire et moi avons tous·tes deux principalement eu des relations avec des hommes auparavant, je pense qu’au début, chacun·e de nous ressentait une certaine pression à être très disponible sexuellement l’un·e pour l’autre, et à avoir beaucoup de relations sexuelles. Mais, au fil de notre relation, on en a discuté, et on a exprimé le souhait qu’aucun·e de nous ne se sente obligé·e de performer ni de « se forcer » lorsque l’un·e ou l’autre est stressé·e ou n’est pas d’humeur. 
 

Lorsque des commentateur·rice·s hétéros affirment que les couples de lesbiennes finissent par ne plus avoir de relations sexuelles, je me demande : quelle est leur définition du terme « sexe », et quelle est la fonction de cette définition? Dans ma relation, j’en suis venu·e à préférer l’idée de « taux d’échange sexuel », que j’envisage comme un flux continu d’énergie sexuelle qui circule entre nous, même lorsque nous ne sommes pas en pleine activité sexuelle. La libido varie naturellement en fonction des évènements de nos vies, mais nous trouvons toujours des moyens d’entretenir le sentiment d’être aimé·e ou choyé·e, par exemple en nous offrant des baisers ou des compliments. Il existe des tas de façons de satisfaire un désir de connexion et d’intimité. Nous, parfois on a une relation sexuelle, et parfois on se pelote sous la douche pendant vingt minutes. Je pense que dans une relation à long terme, la capacité de trouver plusieurs voies d’accès à cette sensation de connexion érotique, c’est une véritable force.
 

Selon moi, le lesbianisme (en particulier lorsqu’il amène à reconsidérer les idées reçues sur le sexe et les relations dans une perspective queer), permet plutôt d’éviter plusieurs écueils susceptibles de réduire la fréquence des rapports sexuels, comme une mauvaise communication et un sentiment d’obligation. Alors que la culture hétérosexuelle normative encourage les couples à se replier sur une « famille nucléaire » insulaire, ce qui peut entraîner une dépendance mutuelle et un déclin du désir, les communautés lesbiennes m’aident à me considérer comme une personne à part entière, autorisée à avoir ses propres désirs et limites, ce qui contribue à cultiver le désir. Alors, il ne faut pas laisser la peur de la « mort du lit lesbien» vous dissuader d’être lesbienne! Être lesbienne, c’est génial.
 

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Cat
 

Âge : 26 ans

Lieu de résidence : Rochester, New York

Emploi : assistant·e professeur·e

Statut relationnel : en relation monogame
 

Je suis avec ma partenaire depuis environ dix mois. Même si je ne dirais pas nécessairement que le terme « mort du lit lesbien » s’applique à notre relation, il peut nous arriver de passer deux semaines, voire plus, sans avoir de relations sexuelles, puisque la préparation anale est un peu pénible et plutôt épuisante. Lorsque j’aurai eu ma chirurgie génitale (à laquelle je me prépare actuellement), je pense que nous aurons des rapports sexuels traditionnels beaucoup plus souvent, car ce sera bien plus facile pour moi, et moins dysphorique.
 

Cela dit, nous sommes aussi des personnes kinky. Il arrive parfois que ma partenaire me donne une fessée pendant qu’on regarde la télé sur le divan, ou qu’elle me mordille l’épaule quand on est au lit et qu’elle me serre dans ses bras, ce qui est agréable. Dans mes relations précédentes, lorsque les relations sexuelles étaient peu fréquentes, je me sentais parfois moins proche de ma partenaire, voire indésirable. Dans cette relation-ci, on partage des moments d’intimité sexuelle presque tous les jours, et même quand il ne s’agit pas de relations sexuelles à proprement parler, ces petits moments peuvent faire toute la différence pour moi quant à mon sentiment d’être désiré·e.
 

Je me sens beaucoup plus excité·e depuis que je prends de l’œstrogène et de la progestérone, mais c’est plus difficile pour moi d’atteindre l’orgasme maintenant, et il m’arrive de regretter la facilité avec laquelle je pouvais y parvenir avant ma transition. Cela dit, une grande partie du désir que je ressens aujourd’hui, ce n’est pas le désir d’avoir un orgasme, mais plutôt le désir de faire quelque chose avec ma partenaire. Si plusieurs mois passaient sans qu’on ne fasse quoi que ce soit qui s’apparente au sexe, ni de près ni de loin, alors je ressentirais probablement un sentiment de déconnexion qui s’apparente à cette « mort du lit lesbien ». Mais puisqu’il y a toutes ces autres choses qu’on fait ensemble et qui s’apparentent fonctionnellement au sexe, je n’ai pas vraiment l’impression que quelque chose me manque. Je pense que les couples qui veulent avoir plus de relations sexuelles devraient discuter des petites choses qu’on peut faire, même quand on n’est pas d’humeur au sexe. On ne sait jamais : une fessée ou une morsure pourrait créer la bonne ambiance et nous donner envie d’aller plus loin.

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