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La lutte est réelle

La transition ne devrait pas rendre les rapports sexuels douloureux

Les personnes trans méritent d’avoir une relation saine et épanouissante avec leur corps


Écrit par Kai Cheng Thom
6 juillet 2026 dernière mise à jour 6 juillet 2026

Two vintage photos of distressed women on an abstract, scribbled background.
Getty Images; Alex Apostolidis

Comme pour tant d’autres personnes queer et trans, la genèse de ma sexualité a été marquée par la douleur, la honte et l’isolement. Lorsque j’ai commencé à avoir des relations sexuelles, j’avais l’impression qu’il y avait quelque chose qui, fondamentalement, clochait chez moi. Quelque chose dans mon corps, dans mon être, dans ma capacité à donner et à recevoir du plaisir et à créer des liens, était brisé. Je vous raconte cette histoire pour que toutes les personnes qui vivent une telle situation le sachent : vous n’êtes pas seules. Je veux qu’elles sachent que tout est possible, que cette histoire a une fin heureuse. 

La première fois que j’ai essayé d’avoir un rapport sexuel avec pénétration, j’ai ressenti une douleur intense et déchirante au niveau de mon plancher pelvien, qui s’est propagée dans tout mon corps. C’était comme si on m’avait donné un coup de poing dans le ventre, mais de l’intérieur, et qu’en même temps, un chien sauvage me griffait. J’avais l’impression que ma vie sexuelle venait de prendre fin avant même d’avoir débuté — et à l’époque, ça me semblait être une punition divine parce que j’étais une adolescente « bizarre » sur le plan du genre et « déviante » sur le plan sexuel.
 

Je ne pouvais pas parler de mon expérience à la plupart des personnes de mon entourage. C’était à la fin des années 2000, et peu de gens autour de moi étaient en mesure de discuter, de manière constructive, des nuances des relations sexuelles avec des adolescent⋅e⋅s trans. Et puis, c’était gênant. J’ai été élevée dans une famille chinoise conservatrice, de confession chrétienne évangélique du côté de ma mère. Je ne pouvais même pas prononcer les mots « organes génitaux » sans avoir envie de disparaître sous terre… sans parler de la « pénétration anale ». 

J’ai donc continué à vivre ma vie. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre? J’ai continué à essayer d’avoir des relations sexuelles et, chaque fois, la douleur était là. J’ai réussi à en parler avec quelques ami⋅e⋅s, surtout quand j’étais saoule. Des ami⋅e⋅s gai⋅e⋅s. Des ami⋅e⋅s queer. Les gens ont essayé de m’aider. On m’a dit que c’était normal. Qu’il me fallait juste être avec un⋅e partenaire en qui j’avais confiance. Que j’avais besoin de davantage de pratique, davantage d’expérience. Je devais utiliser des poppers. Je devais apprendre à me détendre. J’ai essayé toutes ces choses, pendant des années. Mais la douleur était toujours là.
 

J’ai appris à m’en accommoder. À laisser la douleur m’envahir quand mes partenaires jouissaient en moi. J’ai appris à leur sourire malgré tout. Je ne voulais pas briser l’illusion, perdre ces relations. Je voulais être aimée. 
 


Au début de ma vingtaine, j’ai entamé ma transition médicale et j’ai commencé un traitement hormonal. J’ai perdu toute sensation au niveau de mes organes génitaux et ma libido a chuté. Le médecin m’a dit que c’était normal, que je devais simplement m’y habituer. Cette conversation a été particulièrement difficile, car le médecin n’arrêtait pas de parler de mon « pénis ». Je n’étais pas sûre de vouloir l’appeler ainsi. Je ne savais pas vraiment comment je voulais l’appeler. Je ne voulais pas lui donner de nom. En fait, je ne voulais jamais en parler. Je voulais un corps différent, un corps qui ne soit pas aussi brisé par les traumatismes sexuels et la violence, un corps qui ne me trahisse pas.
 

Au cours des vingt dernières années environ, qui se sont écoulées depuis la première fois que j’ai ressenti cette douleur atroce, j’ai suivi des formations et je suis devenue travailleuse du sexe, assistante sociale clinique spécialisée dans l’orientation sexuelle et l’identité de genre, et éducatrice sexuelle somatique proposant des pratiques corporelles concrètes pour la guérison et l’épanouissement érotiques. J’ai discuté avec des dizaines de personnes trans, non binaires et issues de la diversité de genre au sujet de leurs organes génitaux, de leur anus, de leur plancher pelvien, ainsi que de leur historique sexuel, de leurs interventions chirurgicales, de leurs cicatrices et de leurs stratégies de survie. Ce que j’ai appris, c’est que je ne suis pas seule : de nombreuses personnes trans vivent avec des histoires de douleur et de honte, d’humiliation et de désir, de solitude et de deuil. Les choses ne devraient pas être ainsi. Les personnes trans sont capables d’entretenir des relations saines, belles et joyeuses avec leur corps, quelle que soit leur place sur le spectre multidimensionnel de la sexualité et du genre. Nous avons simplement besoin d’un accompagnement adapté à nos corps et à nos histoires spécifiques, ainsi qu’à nos besoins particuliers.
 

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​​Les douleurs génitales et du plancher pelvien pendant les rapports sexuels, parfois appelées « douleurs génito-pelviennes », sont peu abordées mais extrêmement courantes au sein de la population générale. Bien que les recherches soient limitées, les études existantes indiquent qu’un nombre important de personnes trans font état de douleurs génito-pelviennes — plus d’une sur cinq. De plus, les préoccupations spécifiques des personnes trans en matière de douleurs génito-pelviennes peuvent varier considérablement en fonction de leur anatomie génitale particulière, ainsi que de leur expérience en matière d’hormonothérapie ou de chirurgie de confirmation de genre. Les douleurs génito-pelviennes sont le plus souvent traitées par la kinésithérapie, l’éducation, le soutien psychologique, des techniques médicales ou une approche intégrée combinant ces différentes méthodes; les recherches démontrent que ces traitements peuvent aider de nombreuses personnes.     
 

Pourtant, on constate un manque criant d’informations sur la santé génitale, anale, pelvienne et sexuelle destinées aux personnes trans, un aspect qui vient aggraver le manque général d’éducation et d’informations en matière de santé sexuelle au sein de la société toute entière. Les ressources existantes sont souvent largement axées sur la prévention des ITSS (à l’exception notable du zine légendaire de la regrettée Mira Bellwether, Fucking Trans Women). Bien que la prévention des ITSS soit importante, elle ne touche pas des sujets tels que les rapports sexuels douloureux, l’engourdissement génital ou pelvien, la dysphorie génitale, les expériences pré- et post-chirurgicales et, surtout, le plaisir et l’épanouissement érotique. 
 

La sexologue Lucie Fielding raconte son propre parcours vers la transition et la sexualité dans son ouvrage Trans Sex : Clinical Approaches To Trans Sexualities and Erotic Embodiments : « J’ai appris que le sexe pouvait être transcendant, que je pouvais être multi-orgasmique et perverse polymorphe, et que je suis bel et bien désirable et capable de baiser. J’ai appris à trouver un immense plaisir dans mon corps et j’ai découvert que mon corps était capable de bien plus que ce que j’avais imaginé » (traduction libre). Nous devrions tous et toutes parvenir à trouver notre propre version de cette transcendance incarnée. 

Les approches médicales et de soins de santé conventionnelles en matière de soins pelviens peuvent s’avérer aléatoires, en particulier lorsqu’il s’agit des besoins spécifiques des personnes trans. Elles excluent notamment les approches qui recourent spécifiquement au toucher agréable comme intervention dans le traitement des douleurs génito-pelviennes. Des méthodes alternatives, telles que l’éducation sexuelle somatique et le travail corporel sexologique, tentent de combler cette lacune en intégrant une éducation sexuelle holistique (somatic sex education), des techniques somatiques corporelles et sexuelles (sexological bodywork) telles que la respiration et le mouvement guidés, ainsi que des massages génitaux et du plancher pelvien dirigés par la personne prise en charge. Il faut noter que comme ces pratiques impliquent un contact physique agréable guidé par la personne prise en charge, elles se situent dans une zone grise juridique dans de nombreuses régions du Canada et des États-Unis, en raison des lois réprimant le travail du sexe.
 

Dans leur ouvrage intitulé Pelvic Pain Clinic, les spécialistes en éducation sexuelle somatique Caffyn Jesse et Shauna Farabaugh écrivent que « si certains diagnostics médicaux débouchent sur un traitement immédiat et efficace, d’autres […] ne bénéficient d’aucun traitement spécifique efficace disponible en cabinet médical ».  
 

Lorsque des patient·e·s trans ou issu·e·s de la diversité de genre souffrent de douleurs pelviennes, « l’incapacité de la communauté médicale dans son ensemble (jusqu’à présent) à se former sur la diversité de genre ne fait qu’aggraver les difficultés auxquelles ces personnes sont confrontées pour obtenir un diagnostic et bénéficier d’un traitement efficace » , notent les auteur·rice·s. « Lorsque j’ai lu ça pour la première fois pendant mes études en éducation sexuelle somatique, quelque chose s’est allumé en moi : je me suis reconnu·e dans ces mots. C’était la première fois que ma propre expérience était présentée comme quelque chose qui arrivait aux autres. Ce n’était pas moi qui étais brisé·e, c’était le système. » 
 

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Les approches holistiques des soins pelviens et génitaux peuvent combler les lacunes auxquelles les personnes trans sont souvent confrontées au sein du système de santé traditionnel. L’une des pratiques fondamentales de l’éducation sexuelle somatique consiste simplement à aider les personnes à examiner et à « cartographier » leur propre anatomie génitale et pelvienne en utilisant des mots et une terminologie qui leur semblent adaptés.
 

Tant de personnes, qu’elles soient trans ou non, regardent rarement, voire jamais, leurs organes génitaux ou leur anus. Et nous sommes souvent incapables de ressentir ou de percevoir clairement où se situent, dans nos tissus, la douleur, l’engourdissement, la tension ou le relâchement, ainsi que le plaisir. Établir ce lien entre le corps et l’esprit et dissiper la honte instinctive liée à ces zones spécifiques du corps constitue souvent une expérience transformatrice. Se sentir capable de parler de son corps, de formuler des demandes précises et de définir des limites auprès des professionnel·le·s de la santé sont des compétences précieuses qui peuvent mener à des expériences de soins médicaux plus efficaces et moins traumatiques. De même, une communication affirmée avec ses partenaires intimes peut permettre de réduire les rapports sexuels douloureux et d’augmenter les moments de plaisir.
 

On peut également apprendre à prendre soin de notre bassin et de nos organes génitaux, ainsi que de ceux de nos proches : parfois, c’est à la maison, dans les bras d’un·e partenaire, que s’opère la guérison la plus importante et la plus profonde. Le toucher, le plaisir et les stratégies de soins à domicile peuvent transformer la façon dont les personnes trans perçoivent leur corps, y compris les organes génitaux et l’anus. 
 

En tant qu’éducatrice sexuelle somatique, j’ai vécu quelques-uns des plus beaux moments de ma vie en pratiquant des massages génitaux et anaux pour aider mes client·e·s à guérir de leurs traumatismes et de leur douleur : c’est un rituel sacré qui permet d’établir la confiance, d’encourager des choix autonomes et de voir ces personnes s’ouvrir et s’épanouir dans le plaisir. J’ai également appris à mes client·e·s à se masser elleux-mêmes, afin que le plaisir solitaire et la masturbation puissent devenir une forme d’auto-guérison. 
 

Cela fait près de vingt ans que j’ai eu ma première expérience sexuelle avec pénétration et que j’ai eu l’impression que mon corps était déchiré. Depuis, je n’ai cessé d’entendre des témoignages de personnes trans sur la manière dont une culture transphobe, sexophobe et qui stigmatise le corps a nui à notre rapport à notre bassin, à nos organes génitaux, à nos corps, à nous-mêmes. Plus je vieillis, plus je suis révoltée. Comment est-ce possible que nous vivions dans un monde ainsi, autant marqué par la souffrance inutile et l’isolement? Au fil du temps, il devient de plus en plus important pour moi de continuer à créer une contre-culture — une culture où tous nos corps sont honorés, où nous pouvons tous et toutes guérir, et où personne n’est contraint·e de porter seul·e sa douleur dans la honte. 
 

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Je sais que c’est possible, parce que ça m’est arrivé. J’ai trouvé une communauté de travailleuses du sexe et d’éducatrices sexuelles queer adeptes de la sorcellerie qui m’ont soutenue et qui m’ont aidée à rétablir le lien avec mon bassin et avec le sexe. Les techniques les plus simples, mais les plus profondes, ont changé ma vie : j’ai appris à utiliser des techniques somatiques pour relâcher la tension dans mon plancher pelvien. J’ai appris à utiliser la respiration, le mouvement et le toucher pour augmenter le plaisir et réduire la douleur pendant les rapports sexuels. Mais surtout, j’ai appris à revendiquer mon pouvoir et mon libre choix : j’ai maintenant la capacité de demander ce que je veux et de fixer des limites aux attouchements qui me déplaisent.

Aujourd’hui, même si je ressens encore parfois de la douleur, j’ai trouvé ma voix et je connais si bien mon corps que j’ai pu connaître un plaisir incroyable, des relations sexuelles incroyables. Avant, j’avais tellement honte que je ne pouvais même pas prononcer le mot « organes génitaux » à voix haute, et maintenant j’enseigne l’éducation sexuelle, devant des salles pleines d’inconnu·e·s, tout le temps. 

Avant, je détestais mon corps parce qu’il était défaillant, et maintenant, je l’aime parce que c’est mon corps, parce que c’est le mien. J’ai persévéré, j’ai continué à chercher des réponses, et je les ai trouvées dans les bras de sorcières et de prostituées. Alors, voilà : mon histoire a bel et bien une fin heureuse. Avec un peu d’aide, je me suis moi-même offert ce bonheur. 
 

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