Pour moi, fumer a toujours été lié à mon homosexualité.
Ma première cigarette — une Belmont, à 19 ans — a été allumée pour que je puisse parler à un gars sur qui j’avais un crush à mon travail dans un centre d’appel. Les pauses cigarette étaient le seul moment où nous étions seuls.
Ma deuxième (et troisième, quatrième, puis cinquième) s’est fumée dans les « fumoirs » des bars et clubs gays — lieu de rassemblement pour parler, bitcher et flirter, loin de la musique et de la chaleur moite.
Éventuellement, j’ai acheté des paquets pour en avoir chez moi, pour en offrir aux invité·e·s des pré-drinks queers que j’organisais, ou à des amants qui en désiraient une, tôt le matin. Puis, lorsque les vapoteuses sont devenues populaires, fumer se faisait à l’intérieur et était soudainement plein de saveur — et plus fréquent.
Ce sont toutes des choses que j’ai confessées à mon coordinateur chez Ma Pause Fumée, un nouveau programme national du Community-Based Research Centre — un organisme qui fait la promotion de la santé queer et trans. Je me suis retrouvé là après que quelques ami·e·s et ma famille aient fait des commentaires sur mon usage de la vapoteuse (quelqu’un allant jusqu’à dire que je « ressemblais à une cheminée »). J’étais donc motivé à arrêter.
Plus tard, j’ai appris que mes expériences étaient communes.
« Beaucoup de personnes qui se sont présentées au programme ont déclaré que fumer faisait partie intégrante de leur identité queer, et c’est quelque chose que j’ai souvent remarqué dans mes propres cercles queers », explique Lonnes Leloup, l’une des paires aidantes de Ma Pause Fumée. Le programme commence par une séance en ligne, au cours de laquelle les participant·e·s décrivent leurs habitudes de tabagisme, leurs objectifs et les obstacles potentiels. À la fin de cette séance, vous êtes mis en relation avec un·e pair·e aidant·e qui peut vous rencontrer régulièrement par vidéoconférence pour vous aider à vous responsabiliser et discuter des difficultés rencontrées.
Depuis le lancement du programme en octobre 2025, Leloup et ses collègues ont organisé plus de 110 séances de soutien par les pair·e·s avec des personnes queers, trans et bispirituelles souhaitant réduire leur consommation de ce qu’elles appellent le « tabac commercial » — une distinction faite pour différencier cette consommation de celle du tabac cérémoniel dans les communautés autochtones.
« Faire savoir aux gens que c’est possible, même s’iels ne sont pas sûr·e·s de vouloir arrêter complètement, peut être un changement très bénéfique de mode de vie », dit-elle.
La plupart des gens comprennent que fumer est nocif; après tout, c’est lié à plus d’une vingtaine de maladies et de pathologies, dont le cancer. Mais l’accent mis par le projet sur les personnes LGBTQ+ découle du fait que les personnes queer et trans sont beaucoup plus susceptibles de fumer que les personnes hétéros et cis.
Par exemple, un tiers des personnes queer et trans âgées de 16 à 29 ans en Ontario et au Québec sont des fumeur·euse·s actif·ve·s, et deux tiers ont déjà fumé, selon une étude réalisée en 2023. À titre de comparaison, le taux de tabagisme est de 10,9 % parmi tous·tes les Canadien·ne·s âgé·e·s de 15 ans ou plus, selon une étude de 2022. Ces tendances sont également observées chez les Américain·e·s : plus de 27 % des « adultes LGBTQ » aux États-Unis consomment une forme ou une autre de tabac, par rapport à 18 % des personnes qui s’identifient comme hétéros.
Ces chiffres ne font qu’augmenter lorsque l’on examine certains membres spécifiques de notre communauté. Vous êtes plus susceptible de fumer si vous êtes bisexuel·le, par exemple, une étude réalisée en 2012 ayant révélé que jusqu’à 45 % des personnes bisexuelles consomment régulièrement du tabac. Les mêmes disparités existent entre les genres et les races. Une étude américaine réalisée en 2022 révèle que plus de la moitié des personnes trans et de genre divers utilisent un produit du tabac. Une autre étude américaine réalisée en 2020 a révélé que les personnes LGBTQ+ noires et hispaniques, ainsi que les femmes cis queer de toutes les races, ont un risque de tabagisme encore plus élevé que les hommes queers blancs.
Lorsque l’on réfléchit à ces tendances, il est important de ne pas attribuer la faute aux participant·e·s quand on met en place un programme d’« arrêt » du tabac (c’est-à-dire de sevrage progressif), explique Carlisle Kfoury, un·e autre intervenant·e du programme Ma Pause Fumée.
De nombreux autres programmes de sevrage du tabac ne se situent pas dans une optique de réduction des risques, explique Kfoury. « Cela peut être effrayant et générer beaucoup de honte. Nous avons donc voulu insister, dans notre programme, sur le fait qu’il n’y a aucune honte à avoir. »
Cette volonté était perceptible lors de ma séance préliminaire, où l’on m’a rappelé à plusieurs reprises que mes habitudes ne devaient pas être une source de culpabilité. Au contraire, on m’a interrogé sur mes objectifs personnels. Pour certaines personnes, explique Kfoury, l’objectif peut être de passer à la cigarette électronique ou au vapotage, une version un peu moins nocive du tabagisme « combustible ». (Cela dit, il est important de noter que les études montrent que l’utilisation de cigarettes électroniques a toujours des effets plus néfastes sur la santé que le fait de ne pas vapoter ou fumer.) Pour d’autres, l’objectif peut être de passer à des thérapies de substitution nicotinique, telles que les pastilles à la nicotine, ou d’essayer un FÜM — un dispositif à air aromatisé sans nicotine — tous deux fournis gratuitement par Ma Pause Fumée.
L’objectif peut aussi être simplement de réduire sa consommation. « Si, au lieu de fumer vingt cigarettes par jour, [un·e client·e] n’en fume soudainement plus que cinq, c’est déjà une réussite en soi. C’est une victoire », déclare Leloup.
Mais cette victoire ne sera pas facile à remporter, surtout lorsqu’il existe des dizaines de facteurs « en amont », selon Kfoury et Leloup. Ces facteurs, qui ont un impact sur nos vies, poussent les personnes queer et trans à compter sur la nicotine comme stimulant pour libérer de la dopamine. Le harcèlement, l’ostracisme, la discrimination, le stress et la honte sont autant de facteurs qui contribuent à cette situation. Il faut également tenir compte du fait que les personnes queers et trans sont plus susceptibles de consommer de l’alcool et des drogues que la population générale. Des études ont montré que le tabagisme et la consommation d’alcool ont un effet important de renforcement mutuel. En d’autres termes, l’alcool peut rendre le tabagisme plus agréable et agir comme un « déclencheur », vous poussant intuitivement à prendre une cigarette ou une vapoteuse lorsque vous buvez un verre, même si vous essayez de réduire votre consommation.
Pour couronner le tout, les fabricants de tabac sont connus pour cibler directement les personnes queers et trans.
« Les fabricants de tabac ont infiltré des groupes et des domaines tels que la Pride, la vie nocturne et les jeux vidéo afin d’atteindre les consommateur·ice·s LGBTQ, de manière à se placer au centre de notre culture », explique le Dr Kendric Dartis, vice-président chargé de la sensibilisation et de l’engagement pour Truth Initiative, un groupe américain qui se consacre à la prévention et à l’éradication de la dépendance à la nicotine. « Dès les années 1990, les industries et les fabricants de tabac étaient conscients des taux élevés de tabagisme au sein de cette communauté et ont décidé de tirer parti de ce marché spécifique. »
Il existe des dizaines de campagnes publicitaires pour le tabac qui utilisent délibérément un langage visant à inciter les consommateur·ice·s LGBTQ+ à consommer davantage, comme la publicité de Camel « Take Pride In Your Flavour » pour les vapoteuses aromatisées. « Les publicités ne disent peut-être pas ouvertement qu’il s’agit d’un produit nicotinique, mais elles montrent une vie luxueuse, faite d’acceptation et de résilience », explique Dartis.
Pour lui, l’exemple le plus tristement célèbre de marketing prédateur est sans doute le Projet SCUM de la R. J. Reynolds Tobacco Company. Acronyme condescendant signifiant « subculture urban marketing » (marketing urbain des sous-cultures), SCUM était un plan marketing interne datant du milieu des années 90 visant à cibler agressivement les communautés queers de San Francisco et à les inciter à fumer encore plus qu’elles ne le faisaient déjà. Les documents ont été rendus publics lors du procès antitabac qui est survenu dans les années suivantes. « Cela montre vraiment ce qu’ils pensent de nos communautés. »
Pour lutter contre cette pression, Truth Initiative a lancé le programme EX. Bien qu’il ne soit pas spécifiquement destiné aux personnes queers et trans comme Ma Pause Fumée, Dartis explique que Truth Initiative a tout mis en œuvre pour s’assurer que le programme soit adapté à la culture, aux problèmes et aux préférences de la communauté, allant jusqu’à créer une coalition interne Pride + Progress afin de rassembler des recherches et d’adapter les mesures de soutien pour aider les personnes queer et trans à arrêter de fumer.
« Il s’agit de programmes personnalisés, de messages texte interactifs et d’un accès à une communauté en ligne solidaire », explique Dartis.
Mais les programmes tels que Ma Pause Fumée et EX pourraient devenir encore plus difficiles à trouver, en particulier aux États-Unis.
« Tout le monde craint que toute initiative visant à inclure la population queer entraîne la suppression de leur financement », explique Scout, directeur général du LGBTQIA+ Cancer Network. Scout, qui, avant de rejoindre le réseau, dirigeait un projet de lutte contre le tabagisme financé par les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) des États-Unis, a constaté à quel point le ralentissement actuel des dépenses en matière de diversité et d’équité nuit à notre capacité à en savoir plus sur la dépendance à la nicotine dans nos communautés et à la prévenir. Parallèlement, il a assisté à la suppression, par l’administration Trump, de la réglementation sur la nicotine; les CDC et la Food and Drug Administration ayant abandonné leurs missions liées à la nicotine.
Les fabricants de produits nicotiniques profitent de cette ouverture pour mettre toute leur énergie sur le vapotage, commercialisant de plus en plus de vapoteuses aromatisées susceptibles de plaire aux jeunes consommateur·ice·s.
Scout et le LGBTQIA+ Cancer Network s’efforcent de sensibiliser le public aux dangers potentiels du tabac et de la nicotine, et des mouvements similaires voient le jour au Canada. De leur côté, les fabricants de produits nicotiniques font appel à la communauté LGBTQ et à d’autres groupes minoritaires pour affirmer que le vapotage (y compris les produits aromatisés) est une forme de réduction des risques qui aide les gens à arrêter de fumer des cigarettes combustibles.
Scout, comme toutes les personnes qui travaillent dans le domaine du sevrage du tabac ou de la réduction des risques, souligne que l’arrêt ou la réduction du tabagisme ne consiste pas à faire la morale ou à arrêter d’un seul coup. De nombreux facteurs influencent notre envie de commencer et de continuer à consommer de la nicotine, et il est extrêmement difficile de se défaire d’habitudes bien ancrées. Au lieu de cela, ils encouragent les personnes queer et trans à réfléchir aux objectifs positifs qu’elles se sont fixés et que l’arrêt ou la réduction du tabagisme peut les aider à atteindre, comme être en meilleure santé, guérir plus facilement grâce à des soins adaptés aux personnes trans, ou simplement consacrer leur temps, leur énergie et leur argent à des choses plus gratifiantes.
Je peux attester que, pour moi, rien ne met plus fin à une conversation que la honte — même si elle part d’une bonne intention. J’ai besoin de savoir que je peux vous parler de mes déboires ou de mes échecs sans être jugé. Sinon, je cacherai la vérité. Appelez cela de la lâcheté ou des schémas comportementaux, mais la sécurité et l’acceptation sont plus importantes pour moi que d’arrêter de fumer.
Heureusement, la personne qui m’aide chez Ma Pause Fumée comprend tout cela — et elle hésite tout autant à adopter une approche radicale pour arrêter de fumer. Comprendre et accepter les rechutes fait partie du processus, et après avoir discuté de mon agitation anxieuse dans les situations sociales (où je suis plus susceptible de vapoter), ils m’ont commandé un FÜM, que j’ai hâte de recevoir et d’essayer.
En attendant, je n’ai peut-être pas arrêté de vapoter, mais lorsque je sors ce petit appareil vibrant de ma poche, je le — et me — comprends mieux, dans un contexte composé de personnes queer qui ont fumé avant moi.