Lorsque j’ai commencé le traitement hormonal d’affirmation du genre (THAG), ma médecin m’a informée avec justesse sur les divers risques pour la santé à surveiller, notamment du fait que les médicaments hormonaux pourraient modifier mes facteurs de risque de cancer. Comme on m’avait prescrit de l’œstrogène, elle m’a fait remarquer que mon risque de cancer de la prostate pourrait diminuer, tandis que mes chances de développer un cancer du sein pourraient augmenter. Je ne vais pas mentir, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que je pourrais développer un cancer du sein. Ce fut un moment d’« euphorie de genre » — celui où l’on voit son identité de genre validée, mais d’une manière revêche.
Depuis, l’idée que l’œstrogène puisse modifier mon risque de cancer reste présente au fond de mon esprit. Je me suis également demandé si la prise de testostérone pourrait, de la même manière, modifier le risque de cancer chez les personnes transmasculines. Pour assouvir ma curiosité et obtenir des renseignements sur la façon dont les personnes trans peuvent gérer les risques collectifs et évolutifs de cancer, j’ai discuté avec Dre Monique Gary (DO, MSc, FACS[JLF1] ), chirurgienne oncologue spécialisée dans le cancer du sein.
Cancer et THAG
Les cancers constituent un ensemble de maladies qui touchent différentes parties du corps de manière complexe et enchevêtrée. Ils réagissent également de façon très variable aux facteurs individuels et aux traitements. C’est pourquoi tout traitement contre le cancer relève d’une médecine personnalisée, adaptée aux besoins et au contexte de chaque patient.
Notre profil hormonal est l’un des facteurs qui influencent le risque de cancer ou le traitement. Certains cancers, comme ceux qui touchent les ovaires, la prostate, l’endomètre et les seins sont hormono-dépendants ; les personnes trans verront donc leur risque évoluer au fur et à mesure de leur transition médicale.
La manière dont ce risque évolue fait encore l’objet d’études. Contrairement aux virus ou aux parasites, les cancers sont des affections extrêmement complexes qui ne peuvent généralement pas être attribuées à une seule cause. La plupart des cancers sont associés à un réseau complexe de facteurs de risque, et la recherche à ce sujet est toujours difficile, mais des progrès sont effectués.
D’une part, les données actuelles suggèrent que les femmes trans suivant un traitement hormonal de féminisation à long terme présentent un risque plus élevé de cancer du sein que les hommes cisgenres (on ignore encore si notre risque de cancer du sein correspond à celui des femmes cisgenres, bien que les données actuelles suggèrent qu’il est plus faible). À l’inverse, notre risque de cancer de la prostate pourrait être considérablement plus faible que celui des hommes cis, car ce cancer est lié à l’activité de la testostérone. En effet, la thérapie anti-androgénique — ou bloquant la testostérone — constitue un traitement efficace contre certains types de cancer de la prostate, car elle provoque l’atrophie de l’organe et en réduit l’activité (et de nombreuses femmes trans prennent des médicaments qui bloquent la testostérone).
Les données concernant les hommes trans et le risque de cancer sont limitées. Les lignes directrices thérapeutiques actuelles et les recherches suggèrent que le risque de cancer chez les hommes trans qui prennent le THAG ne diffère pas radicalement de celui des femmes cisgenres ; toutefois, cela pourrait s’expliquer par un manque de données fiables.
Cela dit, bon nombre des chirurgies d’affirmation de genre auxquelles se soumettent les hommes trans peuvent réduire le risque de développer certains cancers, comme la chirurgie mammaire, qui consiste à retirer le tissu mammaire, et l’hystérectomie, qui consiste à retirer l’utérus et parfois les trompes de Fallope. Le fait de subir de telles chirurgies réduirait le risque de développer un cancer dans ces régions.
Il est toutefois important de noter que les versions de ces chirurgies visant l’affirmation de genre ne sont pas identiques aux interventions de prévention du cancer. Les chirurgies de prévention du cancer sont généralement pratiquées par des oncologues qui s’attachent spécifiquement à retirer les tissus à risque, tandis que les variantes visant l’affirmation de genre peuvent avoir pour objectif des résultats esthétiques et conserver certains tissus à risque (tels que les aréoles et les mamelons). Il existe des cas d’hommes trans chez qui un cancer du sein a été diagnostiqué après une chirurgie du torse, tout comme il existe des cas de cancer du sein chez les hommes cis.
Comme toujours, la diversité des interventions chirurgicales que nous choisissons et les techniques variées des chirurgien·ne·s font qu’il n’existe pas de modèle standard pour la chirurgie d’affirmation de genre. Il s’ensuit qu’il n’existe pas de méthode standard pour évaluer notre risque à vie de complications ou de maladie après l’intervention.
En résumé : nous avons besoin de plus de recherches pour parvenir à un consensus sur la modification du risque de cancer chez les personnes trans. Cependant, des chercheuses comme Dre Gary s’efforcent de faire connaître ces données partout où elles le peuvent.
Les avantages du THAG valent plus que les risques
Dre Gary souligne que la prévalence du cancer « dépend davantage des organes que de l’identité » : l’anatomie et la constitution physique d’une personne resteront toujours parmi les principaux déterminants du risque. Ainsi, bien que certaines données suggèrent que le risque de cancer chez les personnes trans puisse évoluer après le début d’une hormonothérapie substitutive, cela ne remet pas en cause les avantages totaux de la transition médicale.
De manière générale, les personnes trans qui ne reçoivent pas de soins d’affirmation de genre sont exposées à des risques importants provenant d’autres sources susceptibles de raccourcir considérablement leur espérance de vie, comme un risque accru de stress, de tendances suicidaires, de consommation de substances psychoactives et d’automutilation. Ces préjudices bien plus immédiats ne sont absolument pas comparables au risque minime de cancer que pourrait entraîner le THAG.
« Nous devons balancer les risques et les avantages », explique Dre Gary. « Et je pense que les traitements hormonaux d’affirmation de genre présentent un avantage indéniable. »
Analyser d’autres facteurs
Bien que les recherches sur le THAG et le risque de cancer se poursuivent, des études récentes menées sur de larges échantillons ont généralement montré qu’il n’y avait aucun changement, ou seulement des changements mineurs, dans les profils de risque de cancer chez les personnes trans. Ces changements dans le risque de cancer ne sont pas non plus entièrement attribuables à le THAG — ils pourraient également s’expliquer par des facteurs externes comme le tabagisme et la consommation d’alcool, explique Dre Gary.
Selon elle, les personnes trans peuvent apporter d’autres changements à leur mode de vie afin de réduire leur risque de développer un cancer. Les mesures classiques, comme cesser de fumer et de boire de l’alcool, demeurent, dans une certaine mesure, efficaces. Si possible, pratiquer une activité physique raisonnable et modifier progressivement son alimentation en réduisant la consommation d’aliments hautement transformés au profit des légumes et des grains entiers peut également faire une différence.
« La plupart de ces facteurs de risque modifiables sont liés à la dépression, au tabagisme, à la consommation d’alcool, à l’isolement, à l’exposition au soleil ou à un mode de vie sédentaire », explique Dre Gary.
Défendre ses droits est essentiel
Il est également important, pour la prévention, de rester impliqué·e et informé·e en ce qui concerne nos propres soins de santé. Les personnes LGBTQ2S+ entretiennent souvent une relation tendue et angoissante avec le système de santé en raison des préjudices subis par le passé de la part des professionnel·le·s de la santé et de l’industrie. Une relation avec un·e professionnel·le de la santé disposé·e à écouter est un véritable trésor — un trésor que nous pouvons cultiver en participant activement à nos soins.
À ce titre, Dre Gary suggère de participer activement à vos soins de santé. « Posez des questions », dit-elle. « Demandez des explications, faites également quelques recherches de votre côté. Restez impliqué·e, même si vous ne comprenez pas tout. »
En ce qui concerne les tests de dépistage, comme nos soins diffèrent souvent des normes sur lesquelles les professionnel·le·s de la santé sont formé·e·s, les personnes trans de tous genres doivent insister pour obtenir des traitements mieux adaptés à nos besoins. Comme pour tout le monde, connaître nos antécédents médicaux et familiaux nous permet de trouver des services de dépistage adaptés à notre situation. Cela peut impliquer de procéder à des autoexamens et de faire un dépistage si vous avez des seins.
Pour les personnes transféminines qui suivent un traitement hormonal, les examens de la prostate restent utiles, même si des recherches récentes suggèrent qu’un traitement hormonal de féminisation à long terme réduit le risque de cancer de la prostate. Il n’existe pas de consensus médical quant au moment où les femmes trans devraient commencer à subir des examens de la prostate. En l’absence de données adéquates concernant les personnes trans, les médecins se rabattent souvent sur les normes cisgenres, qui recommandent des examens de la prostate vers l’âge de 50 ans.
Si des organes à risque comme l’utérus, les testicules ou les trompes de Fallope ont été retirés chirurgicalement, les médecins ou les oncologues peuvent tout de même vous donner une idée de la quantité de tissu retirée et de ce que cela signifie pour vos perspectives à long terme.
En fin de compte, les soins de santé relèvent du social et de la société. Les facteurs de stress externes, comme la violence interpersonnelle, le stress et la discrimination systémique, ont des répercussions profondes sur la santé des groupes marginalisés. Chaque fois que nous le pouvons, il est constructif de renforcer nos structures communautaires, d’entretenir nos amitiés et de partager nos connaissances avec les autres. Ce sont là les moyens dont nous disposons pour contrer la discrimination généralisée et garder le contrôle sur notre bien-être.