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VIH/SIDA

Le seul hôpital canadien spécialisé en VIH offre désormais des soins de première ligne

L’établissement de Toronto, Casey House, explique que ce changement s’inscrit dans le prolongement de son engagement en faveur de la réduction des méfaits


Écrit par Kevin Hurren
le 17 juillet 2026 dernière mise à jour le 17 juillet 2026

Ornate red brick Casey House building with green lawn, pathway, and a clear blue sky.
Courtesy of Casey House/Avec la permission de Casey House

Depuis près de quatre décennies, Casey House — le seul hôpital canadien exclusivement dédié au VIH, et l’un des plus petits hôpitaux de Toronto — reste un havre de paix pour les personnes confrontées au virus. Créé à l’origine comme centre de soins palliatifs pour les personnes en fin de vie souffrant de complications liées au sida, l’hôpital s’est depuis réorienté pour offrir toute une gamme de soins à la communauté locale, allant du soutien psychologique et de l’accompagnement en matière de toxicomanie à la massothérapie, en passant par la distribution de repas chauds.

Mais jusqu’à récemment, l’établissement n’était pas en mesure de proposer des soins de santé généraux, comme ceux que l’on reçoit habituellement chez un·e médecin de famille. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Depuis le mois dernier, Casey House propose les services de médecin de famille à toute personne qui suit la procédure d’admission, quel que soit son statut sérologique — et même si cette personne n’a jamais fréquenté l’hôpital auparavant. 
 

Il s’agit d’une évolution majeure, non seulement par son ampleur — plus de 2 200 personnes pourront s’inscrire auprès d’un·e médecin par l’intermédiaire de Casey House dès cette première année — mais aussi par ce qu’elle révèle de notre perception actuelle du VIH et du sida. Beaucoup de choses ont changé depuis que le nombre de cas de VIH a atteint son pic au Canada dans les années 1990. Des médicaments comme la PrEP et la PEP sont très efficaces pour prévenir la transmission du virus. Les traitements contre le VIH sont devenus plus abordables et largement accessibles, et il a été démontré que les personnes sous traitement ne peuvent pas transmettre le virus. C’est en partie grâce à la diminution des risques sanitaires liés au VIH que des organisations comme l’AIDS Committee of Toronto (ACT) ont fermé leurs portes. 

Depuis des années, Casey House vient en aide aux personnes non séropositives, et elle va désormais pouvoir élargir encore davantage cette action. Selon les collaborateur·rice·s de Casey House, ce changement s’inscrit dans la continuité des objectifs à long terme de l’organisation. 
 

« Dans le tout premier rapport annuel de Casey House, dès la première page, il était indiqué qu’une fois le problème du VIH résolu, nous nous tournerions vers les personnes atteintes d’autres maladies », explique Joanne Simons, PDG de Casey House. « Ainsi, dès cette première année, notre organisation affirmait qu’elle continuerait à évoluer pour répondre aux besoins de la communauté, quels qu’ils soient. »
 

Même si le VIH n’a pas encore été guéri ni « résolu », Simons affirme avoir constaté l’impact du travail accompli par son équipe au-delà de la prise en charge des personnes séropositives. Leur programme de repas chauds, par exemple, a attiré de nombreuses personnes des environs.  
 

Mais les soins primaires ont longtemps constitué la pièce manquante du puzzle, explique le Dr Ed Kucharski, médecin-chef de Casey House. « Nous proposons de la kinésithérapie, des soins infirmiers, de l’ergothérapie et un accompagnement en santé mentale, mais nous n’avons ni personnel infirmier praticien ni médecin capable de poser un diagnostic et de prescrire des traitements », explique Dr Kucharski. Cela signifie qu’une personne pourrait se présenter à Casey House pour un repas chaud avec une coupure au bras ou une infection au pied, et que Casey House ne disposerait pas d’un système formalisé permettant de prendre en charge la personne dans sa globalité (même si le Dr Kucharski précise que l’équipe fait souvent appel à ses collègues de Casey House ou d’autres établissements pour intervenir et apporter leur aide malgré tout).
 

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En effet, Dr Kucharski et son équipe ont constaté que la plupart des personnes qui se rendaient à Casey House n’avaient pas de médecin traitant·e, ou en avaient un·e, mais ne lui avaient pas parlé depuis des années. « Soit parce qu’il n’y avait pas de rendez-vous disponibles, soit parce qu’elles avaient vécu des expériences difficiles liées à la stigmatisation ou à la discrimination et ne souhaitaient pas y retourner. » C’est un problème majeur, explique-t-il, car le dépistage précoce des infections et d’autres problèmes de santé, grâce aux soins primaires, peut grandement contribuer à éviter des visites ultérieures aux urgences. 

« C’est cette relation continue et cette prise en charge complète qui font toute la valeur de ces soins », explique Dr Kucharski. 
 

Au printemps 2025, lorsque le gouvernement de l’Ontario a annoncé son projet d’investir 2,1 milliards de dollars pour créer davantage de places en soins primaires, Casey House y a vu l’occasion de mettre enfin sa clientèle et d’autres personnes de la région en relation avec des médecins traitant·e·s. Pour s’assurer que la communauté répondrait effectivement à cette offre, cet été-là, l’organisme a mené une enquête auprès d’un peu plus de 100 de ses 2 000 bénéficiaires actuel·le·s. Il est apparu que plus des deux tiers d’entre elleux se disaient intéressé·e·s par l’idée de se rendre à l’hôpital pour bénéficier de soins de première ligne. Aujourd’hui, un an plus tard, l’organisme a obtenu l’agrément et le financement de la province pour fournir des soins de première ligne à environ 2 200 personnes.

L’accès aux soins de première ligne est un enjeu qui touche profondément la communauté queer et trans. Dans l’étude réalisée en 2026 par Pink Triangle Press sur les inégalités en matière de santé au Canada, la pénurie de médecins et d’autres professionnel·le·s de la santé a été identifiée comme la préoccupation numéro un des personnes 2SLGBTQIA+ en matière de santé – les longs délais d’attente et la difficulté à trouver des soins de première ligne arrivant respectivement en deuxième et troisième position.
 

« Près de 2 millions d’Ontarien·ne·s n’ont pas accès aux soins de première ligne. Et pour nos populations, nous savons que la situation est encore plus difficile en raison de la marginalisation, du racisme et de la discrimination », explique Simons. « C’est ici que les gens ont confiance. »
 

La dernière étape d’une série d’évolutions

Cette confiance s’est construite – et a été mise à l’épreuve – pendant des décennies, à partir des années 1980. June Callwood, journaliste et militante, voyait des dizaines de jeunes hommes mourir du VIH seuls chez eux, isolés de leurs ami·e·s et de leur famille. Elle éprouve une profonde empathie pour ces hommes, inspirée en partie par la perte de son fils Casey. En 1982, ce dernier, alors âgé de 20 ans, avait perdu la vie après avoir été percuté par un conducteur en état d’ébriété. 

June Callwood a alors commencé à rendre visite à ces hommes séropositifs à leur domicile, leur offrant compagnie et réconfort. Ces visites à domicile étaient financées dans le cadre d’un programme de l’ACT. Après avoir constaté leur impact positif, June Callwood a sollicité l’aide de sa collègue écrivaine et militante, Margaret McBurney, pour créer Casey House en 1986, en tant qu’organisme de bienfaisance (au nom de son fils). En 1988, grâce à un financement du gouvernement de l’Ontario et à des dons de la communauté, Casey House a ouvert ses locaux au 9, rue Huntley, devenant ainsi le premier centre de soins palliatifs pour personnes séropositives au pays.
 

« C’est devenu un lieu de compassion, de dignité et de bienveillance où les gens pouvaient mourir sans subir aucune stigmatisation liée à leur homosexualité ou à leur séropositivité », explique Simons. À l’époque, l’espérance de vie des personnes séropositives se situait entre 10 et 15 mois; ce lieu leur permettait donc de passer leurs dernières semaines dans le confort et l’acceptation.
 

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Alors que d’autres personnels infirmiers et médecins gardaient leurs distances avec les patient·e·s séropositif·ve·s — enfilant une tenue chirurgicale même pour les interactions les plus brèves —, Casey House est rapidement devenu un modèle international de soins empreints de compassion. En 1991, l’hospice a reçu la visite très médiatisée de la princesse Diana. Les photos de cette visite ont montré l’exemple au monde entier, démontrant que les personnes séropositives pouvaient et devaient être touchées, respectées et aimées.

Mais à mesure que les traitements contre le VIH ont progressé, l’espérance de vie des patient·e·s séropositif·ve·s ayant accès aux médicaments a augmenté, jusqu’à égaler celle de la population séronégative. C’est ainsi que Casey House a réorienté ses 13 lits de soins palliatifs vers la prise en charge hospitalière des personnes atteintes d’autres infections graves. L’établissement a également commencé à développer ses activités de soins communautaires et ambulatoires. Dès 2001, son personnel a commencé à descendre dans la rue pour offrir des repas et des soins de santé aux personnes sans domicile fixe, quel que soit leur statut sérologique. 
 

Grâce au soutien de donateur·rice·s, l’établissement a pu s’étendre dans un bâtiment voisin situé sur la rue Isabella, augmentant ainsi sa capacité d’accueil. Compte tenu de ces nombreux changements dans la nature de ses activités, Casey House est officiellement passé du statut d’« établissement de soins palliatifs » à celui d’« hôpital » en 2016, en vertu de la Loi sur les hôpitaux de l’Ontario. 

À mesure que Casey House se développait, les besoins de la communauté locale de Toronto augmentaient également. Son programme ambulatoire – qui s’adressait principalement aux personnes sans domicile fixe et aux toxicomanes, quel que soit leur statut sérologique – est passé de quelques centaines à plusieurs milliers d’usager·ère·s. Même si le nombre de personnes séropositives franchissant ses portes a peut-être diminué, Casey House s’est fait connaître pour son approche particulièrement compréhensive à l’égard des toxicomanes. 
 

En 2021, Casey House est devenu le premier établissement de santé de l’Ontario à proposer des services de consommation sécurisée 24 heures sur 24, afin de prévenir et de traiter les surdoses. L’établissement proposait également aux usager·ère·s des méthodes stériles de consommation de drogues, ainsi que des tests de contrôle des substances. 

L’achalandage de Casey House et de ses environs a considérablement augmenté l’été dernier lorsque le gouvernement de l’Ontario a fermé neuf sites de consommation supervisés, dont quatre à Toronto. « Avant, nous accueillions 20 à 30 personnes par jour, et l’été dernier, nous en avons accueilli plusieurs centaines par jour », explique Simons. 
 

Un tel afflux de personnes en quête de soins liés à la toxicomanie a mis le site à rude épreuve. Le voisinage a commencé à se plaindre du bruit, des vols, des odeurs et du vandalisme. 

« Il est certain que le quartier, qui nous a accueillis à bras ouverts pendant près de 40 ans, était vraiment préoccupé par l’activité autour du bâtiment », explique Simons. « Nous avons donc mené de nombreuses consultations et discussions. » Il s’agissait non seulement d’aider le voisinage à comprendre pourquoi tant de personnes étaient redirigées vers eux, mais aussi d’embaucher davantage de personnel et de veiller à ce que les bénéficiaires du service ne se rassemblent pas dans le quartier.
 

Cependant, alors que le gouvernement de l’Ontario a supprimé le financement de huit autres sites de consommation supervisés cet été, Mme Simons se prépare à un nouvel afflux de personnes en quête de soins. Cette fois-ci, cependant, elle affirme que son équipe et elle-même sont mieux préparées.
 

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L’extension des activités de Casey House aux soins de première ligne

Mme Simons ne pense pas que l’expérience de Casey House auprès des patient·e·s atteint·e·s du VIH et souffrant de toxicomanie dissuade les personnes à la recherche de soins de première ligne de franchir les portes de l’établissement. 
 

« Quand j’ai commencé à travailler à Casey House [il y a dix ans], les portes étaient fermées à clé et il fallait remplir un formulaire de confidentialité », explique-t-elle. « Nous avons donc eu de nombreuses discussions avec nos usager·ère·s sur ce que signifie le fait de partager un espace, et sur ce qu’implique le respect des autres usager·ère·s  » Cela signifie en effet qu’une personne venant consulter pour des soins de première ligne à Casey House peut être amenée à côtoyer des personnes souffrant de troubles mentaux ou de problèmes de toxicomanie, et qu’un certain niveau de respect et de compréhension est nécessaire pour que chacun·e puisse bénéficier des soins auxquels iel a droit. Les patient·e·s venant en soins de première ligne pourraient être invité·e·s à trouver un médecin ailleurs si iels ne se montrent pas à la hauteur de cette attente, précise Mme Simons.

Casey House a également ajouté cinq nouveaux espaces de consultation pour les soins de première ligne au deuxième étage, grâce à des dons privés. L’établissement va également recruter davantage de médecins et d’infirmier·ère·s pour assurer ces soins supplémentaires.
 

C’est un type de soins que les gens tiennent souvent pour acquis. Par exemple, lorsque Simon Rayek, originaire d’Oshawa, s’est installé à Toronto en 2010, il ne pensait pas avoir besoin de trouver un·e médecin. « Je me disais que si je tombais vraiment malade, j’irais à une clinique d’urgence », explique-t-il. « Je ne savais même pas qu’il était important d’avoir son [/sa] propre médecin de famille. »

Cinq ans plus tard, Rayek apprend qu’il est séropositif à l’occasion d’un dépistage de routine en santé sexuelle. Retourner consulter son médecin de famille d’enfance à Oshawa pour se faire soigner était donc hors de question. « Oshawa n’est pas vraiment un endroit ouvert d’esprit, je ne me serais pas senti à l’aise. » Il a donc trouvé, au centre-ville, un médecin queer spécialisé en VIH qui le met en confiance. Pourtant, il constate que beaucoup de ses ami·e·s ont encore du mal à trouver un·e médecin traitant·e.  
 

« Il est difficile de s’inscrire correctement dans le système de santé si l’on n’a pas de médecin – si l’on n’a pas quelqu’un en qui on a confiance, qui connaît nos antécédents médicaux », explique Rayek. Mais avoir un·e médecin traitant·e qui comprend vos besoins et ne stigmatise pas vos antécédents médicaux peut faire toute la différence. 
 

Pour celleux qui souhaitent devenir bénéficiaires des soins de première ligne à Casey House, Simons explique qu’il suffit simplement de prendre rendez-vous pour un entretien d’accueil. Lors de cet entretien, un·e intervenant·e vous posera des questions sur vos besoins en matière de santé et vos antécédents, et vous aidera à déterminer si Casey House est adapté à votre situation. Les seules conditions requises sont d’avoir au moins 18 ans et, de préférence, d’être une personne séropositive ou exposée au risque de contracter le VIH – comme les personnes LGBTQ2S, les personnes issues de communautés africaines, caribéennes et autres communautés noires, les Autochtones, les travailleur·euse·s du sexe, les consommateur·rice·s de substances psychoactives ou d’autres personnes en situation d’itinérance. (Des exceptions peuvent toutefois être accordées.)

Cela peut sembler n’être qu’un simple changement – l’ajout des soins de première ligne à la longue liste de services déjà proposés par Casey House –, mais l’équipe de Casey House est d’avis qu’il s’agit d’un « changement générationnel ».

« Je me suis orienté vers la médecine familiale parce que j’y crois profondément : prévenir un problème est bien plus efficace que d’y remédier après coup », explique le Dr Kucharski. « En proposant des soins de première ligne, nous pouvons jouer un rôle encore plus enrichissant et significatif dans la vie de chacun·e. »
 

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