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Politiques et programmes

Le régime national d’assurance-médicaments bénéficie à la population trans. Alors, pourquoi ce projet n’avance-t-il pas ?

Les élu·es reprochent au gouvernement libéral fédéral de freiner l’expansion du régime


Écrit par Kevin Hurren
6 mai 2026 dernière mise à jour 6 mai 2026

Le régime national d’assurance-médicaments bénéficie à la population trans. Alors, pourquoi ce projet n’avance-t-il pas ? cover image
Getty Images

Lorsque Addie a réalisé qu’elle était trans à la fin de son adolescence, elle savait que faire face aux coûts de la transition serait difficile. Ayant quitté le domicile familial dans une petite ville en Alberta, pour travailler à temps plein comme artiste drag à Calgary, elle n’avait ni assurance d’employeur ni soutien financier familial sur lequel compter.

Par exemple, cela lui coûtait plus de 200 $ par mois pour avoir accès à un bloqueur et à une THS en 2021, le tout payé de sa poche. À l’époque, c’était autant qu’elle gagnait pour une nuit entière de spectacle.

« À ce moment-là, je me disais que je ferais tout ce qu’il faut », raconte Addie, qui a demandé à être désignée uniquement par son prénom pour préserver sa vie privée. « Je m’en foutais complètement du prix, je le faisais. »

Dans les années qui ont suivi, Addie a déménagé à Vancouver et a subi une chirurgie de féminisation faciale. Au total, aujourd’hui âgée de 23 ans, elle estime avoir dépensé près de 40 000 $ pour sa transition médicale — financée grâce à un GoFundMe, des soirées de spectacle servant aussi de collectes de fonds, et beaucoup de dettes de carte de crédit. « Les dettes contractées en valaient vraiment la peine pour moi — je suis tellement plus heureuse en général. »
 

Mais aujourd’hui, elle est soulagée de savoir que ses coûts mensuels de THS sont désormais tombés à zéro grâce à un nouveau programme qui étend la couverture de certains médicaments sur ordonnance. En mars, la Colombie-Britannique s’est jointe au Manitoba, à l’Île-du-Prince-Édouard et au Yukon en s’associant au gouvernement fédéral dans le cadre du programme national d’assurance-médicaments.

C'est un grand pas en avant pour le régime national d'assurance-médicaments du gouvernement fédéral, puisque l'adhésion de la Colombie-Britannique fait plus que tripler le nombre de Canadiens couverts par ce régime.

Sa portée est également assez ciblée, le régime se limitant à prendre en charge uniquement les traitements et les dispositifs liés à la contraception, au diabète et à la ménopause.
 

Les soins d’affirmation de genre ne figurent pas sur cette liste, et ces derniers ne constituent pas une prestation explicitement mentionnée du programme d’assurance-médicaments. Cependant, Script a pu confirmer auprès du ministère de la Santé de la Colombie-Britannique que la couverture s’applique indépendamment de l’âge et du genre. Cela signifie que toute personne, y compris les personnes transféminines de tout âge, peut avoir accès aux traitements hormonaux substitutifs (THS) figurant dans le programme. Cela comprend l'œstrogène, l'estradiol, la progestérone et la médroxyprogestérone, tous gratuits. Pas de copaiement, pas de frais d'ordonnance.

« C’est très apprécié. Cela me fait sentir comme une partie valorisée de la société, que je suis respecté(e) et vu(e) par le système de santé », dit Addie.
 

Addie n’est pas la seule personne queer ou trans à s’inquiéter du coût de ses soins de santé à long terme. Selon le Rapport Rose de Pink Triangle Press, qui examine les inégalités en matière de santé au Canada, près de la moitié (42 %) des personnes 2SLGBTQIA+ interrogées déclarent que le coût de leurs soins de santé ou de leurs médicaments constitue une préoccupation majeure (Pink Triangle Press est la société mère de Script.) Ce nouveau régime d’assurance est donc une bonne chose pour les femmes trans de la Colombie-Britannique, même si tout le monde n’en est pas forcément conscient. 
 

« Les communiqués de presse s’adressent aux personnes cis ; c’est possible qu’on les lise  et qu’on se dise : “Bon, ça ne me concerne pas” », explique Clio Lake, qui est à la direction de Society for Advocacy for Gender-Affirming Healthcare (SAGAH), une association basée en Colombie-Britannique. « Il faut avoir une certaine connaissance du fonctionnement du système de santé pour comprendre les détails. »

La SAGAH a milité pour que la Colombie-Britannique adhère au programme national, et s'était réjouie de cette adhésion, mais Lake reconnaît que toutes leurs demandes n'ont pas été exaucées.
 

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« On a beaucoup plaidé en faveur de la prise en charge des traitements injectables, mais on n'y est malheureusement pas parvenus », explique Lake. Dans le cadre de ce programme, les hormones mentionnées ne sont prises en charge que sous forme orale ou topique.

Lake expose les problèmes liés aux THS par voie orale, tout d'abord parce qu'il s'agit d'un mode d'administration moins direct, le médicament passant d'abord par le système métabolique. De plus, comme les THS par voie orale ont une durée d'action plus courte dans l'organisme, certaines personnes prennent plusieurs doses à la fois. Enfin, étant donné que la ménopause est l'objectif principal des THS couverts, les antiandrogènes, tels que la spironolactone que certaines personnes transféminines prennent, ne sont pas inclus. 
 

La testostérone n'est pas non plus prise en charge, ce qui exclut les personnes transmasculines. Toutefois, selon Lake, les hommes trans en Colombie-Britannique auraient tout intérêt à se renseigner sur la nouvelle couverture offerte par la province. Par exemple, l'œstrogène vaginal est pris en charge par le régime et pourrait être utilisé par les personnes trans sous testostérone pour faire face aux effets secondaires sexuels liés à ce traitement. De même, les personnes trans ou non binaires peuvent choisir d’utiliser les méthodes contraceptives couvertes pour interrompre leurs règles, si le fait d’avoir leurs règles leur cause une dysphorie.

Pour expliquer pourquoi ce programme ne va pas plus loin en incluant d’autres modes d’administration des THS, ou pourquoi seulement quatre des treize provinces et territoires du Canada y adhèrent, la réponse tient peut-être à cette simple phrase : « C’est une question de politique et, en fin de compte, d’argent », explique Elizabeth Kwan,chercheur·se principal·e et responsable de santé au Congrès du travail du Canada (CTC).  
 

En tant qu'organisme national, le CLC milite en faveur d'un régime d'assurance-médicaments plus complet et exhaustif pour tous les Canadien·ne·s, d'autant plus que le Canada est le seul pays du G7 à disposer d'un système de santé universel, mais sans régime d'assurance-médicaments universel.  

Cela ne semble pas près de changer : sous la direction du premier ministre Mark Carney, le gouvernement libéral aurait mis fin aux négociations avec les autres provinces et territoires visant à étendre le programme d’assurance-médicaments. Selon la ministre de la Santé de Terre-Neuve, Lela Evans, le gouvernement fédéral a décidé de mener ce programme sous forme de projet pilote, en n’incluant que les régions qui y ont déjà adhéré. « La porte a été fermée pour notre province », a déclaré Evans aux journalistes lors d’une conférence de presse tenue la semaine dernière
 

Dans un communiqué, le cabinet du ministre fédéral de la Santé a déclaré à la chaîne CBC que le Canada continuait d’investir dans l’accès aux soins de santé dans toutes les provinces et tous les territoires, mais n’a pas confirmé si le programme d’assurance-médicaments allait être étendu davantage. 
 

Et même parmi les régions où des régimes sont en place, la couverture varie d’un régime à l’autre en fonction de ce que chaque gouvernement provincial ou territorial a négocié. Par exemple, les timbres et les implants (une capsule placée sous la peau qui libère des hormones au fil du temps) sont couverts par le régime « national » du Manitoba, mais pas par celui de la Colombie-Britannique. « C’est un système disparate qui s’ajoute à un système disparate déjà existant », explique Kwan.
 

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Dans un communiqué, le cabinet du ministre fédéral de la Santé a déclaré à la chaîne CBC que le Canada continuait d’investir dans l’accès aux soins de santé dans toutes les provinces et tous les territoires, mais n’a pas confirmé si le programme d’assurance-médicaments allait être étendu davantage. 

La raison, selon Kwan, est que les compagnies d’assurance prennent déjà en charge plus de 40 milliards de dollars de coûts annuels liés aux médicaments sur ordonnance, et aucun gouvernement n’est pressé de payer cette facture. C’est pourquoi nous assistons à des extensions modestes, prudentes et, surtout, gérables sur le plan financier du régime d’assurance-médicaments, comme celle qui est en cours en Colombie-Britannique. Mais laisser les compagnies d’assurance continuer à diriger le secteur pharmaceutique comporte des risques. 
 

« Les compagnies d’assurance ne sont pas au service du bien public — elles sont là pour leurs propres profits », affirme Kwan. « Le ministère fédéral de la Santé doit se mobiliser et continuer à négocier ces accords avec les provinces restantes de manière énergique, déterminée et active. »
 

Dans un système disparate, les personnes trans sont contraintes de trouver les endroits les plus adaptés à leurs besoins — et éventuellement de s’y installer —, un processus souvent qualifié de « migration médicale ».  « Je l'ai constaté dans les recherches que j'ai menées : les personnes déménagent généralement vers des endroits où elles se sentent moins prises pour cible et où l'accès aux médicaments est plus facile », explique Mikayla Hunter, membre de SPECTRUM, un collectif progressiste académique de recherche basé au Manitoba, dont les travaux portent sur la santé des personnes LGBTQ2+ et les inégalités sociales. « Ces deux éléments sont étroitement liés, car la peur et les agressions peuvent provenir du milieu des soins de santé et constituent en elles-mêmes des formes de haine auxquelles les gens veulent échapper. »
 

Les provinces maritimes et le Yukon, par exemple, se sont forgé une réputation de systèmes de santé particulièrement accommodants, allant jusqu’à prendre en charge les trachéotomies, des interventions qui réduisent la taille de la pomme d’Adam. Mais il ne s’agit pas seulement pour les gens de rechercher une bonne couverture, comme l'explique Hunter. L'accès aux soins que les personnes risquent de perdre pèse également lourd dans leur décision. « Dans des endroits comme l’Alberta, par exemple, l’accès aux soins d’affirmation de genre devient de plus en plus incertain. Je pense que c’est en partie pour cela que nous voyons des gens déménager dans d’autres provinces. »

Un régime d’assurance-médicaments véritablement national – garanti pour chaque Canadien·ne – contribuerait à protéger la communauté trans contre les tentatives de restriction des soins par des mouvements transphobes. C’est pourquoi il est si important de faire entendre sa voix, partout où cela est possible, en écrivant des lettres aux élus et en posant des questions sur les soins aux personnes trans pendant les élections. 

« Faites passer votre propre sécurité avant tout, car le monde extérieur peut être effrayant, mais en tant que citoyen·nes et électeur·ices, nous pouvons notamment voter en conséquence », explique Hunter. « Chaque vote compte. » 

Cette histoire a été produite en collaboration avec Xtra.
 

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