L’année de mes 35 ans, ma mère est décédée, mon mariage a pris fin et j’ai quitté la maison où j’habitais avec mon ex. En huit mois, tout ce que je croyais être permanent a disparu. C’était le deuil le plus intense de ma vie.
Mon deuil s’est décliné sur plusieurs saisons. Après le décès de ma mère, au début du printemps, j’ai essayé de tenir mes émotions à distance en travaillant trop, en me cantonnant dans la routine, en lisant des livres sur la perte. C’était plus facile de traiter mon corps en machine que de me laisser ralentir assez longtemps pour ressentir ce qui m’arrivait. Le deuil m’a rendue farouche. Parfois, j’étais comme paralysée. En tant que polyamoureuse active dans les communautés du cuir et du kink, j’ai toujours donné à l’érotisme une place importante dans ma vie. Ce printemps-là, j’ai eu des rapports sexuels et j’ai fréquenté les play parties, mais j’étais plus sélective dans mes choix de partenaires. Je ne savais pas comment m’aventurer sur le terrain accidenté qui m’habitait, encore moins avec quelqu’un·e d’autre.
Mon mariage a tout juste survécu à l’été. Pas parce que ma mère était décédée, mais parce que le deuil avait sapé les réserves émotionnelles dont j’aurais eu besoin pour continuer de faire comme si de rien n’était. Pour devenir une épouse, j’avais appris à compresser mes besoins jusqu’à pouvoir les cacher sous ma langue. Je ne doutais pas de notre amour, mais j’avais de plus en plus de mal à imaginer un avenir où on pourrait s’épanouir ensemble.
Quand l’automne est arrivé, je m’accrochais encore à l’espoir de sauver notre mariage. Pourtant, j’aurais dû me douter que c’était terminé : je ne lui faisais plus confiance avec mon corps endeuillé. Pendant cette période-là, j’ai baisé avec mes ami·e·s dans des donjons; j’en ai même laissé un·e insérer plusieurs aiguilles dans la fine peau qui recouvre mon cœur. Avec mes ami·e·s, je pouvais être perméable, mais chez moi, j’avais bâti des murs pour cacher ma vulnérabilité. Le deuil avait eu raison des quelques illusions qui me restaient par rapport à l’idée de notre mariage comme un lieu d’authenticité pour moi.
Ça s’est terminé quelques jours avant l’Halloween. Ma dernière nuit dans notre appartement, je l’ai passée sur le divan, intouchable. Mes sentiments avaient dégelé pour se transformer en armure, comme par alchimie.
Le kink et la sexualité faisaient partie intégrante de mon identité, de ma communauté, de mes relations, de ce qui me rendait vivante. Mais au plus fort du deuil, je me suis repliée sur moi-même. Intuitivement, je me suis tournée vers l’abstinence et l’intimité platonique. Sans aucune attente vis-à-vis d’un retour à la « normale », pendant l’hiver et le printemps, j’ai offert à mon corps endeuillé un lieu sûr où se reposer. Comme si quelque chose en moi savait qu’il fallait attendre l’été pour qu’une scène BDSM (la plus intense à laquelle j’avais jamais participé) me ramène à la vie.
J’ai passé le premier hiver de mon deuil dans l’appartement loué d’une inconnue, qui est devenu mon cocon. Pendant trois mois, alors qu’une femme trouvée sur Craigslist voyageait en sac à dos avec son copain, son lit s’est muté en nid de flanelle. J’y dormais toujours seule. Son grand divan gris s’est transformé en îlot, fait de couvertures et d’oreillers, pour boire du thé avec mes ami·e·s ou pleurer devant Grey’s Anatomy. Chaque jour, j’écrivais dans mon journal et je méditais (ce qui revenait parfois à pleurer sur le tapis). J’ai préparé beaucoup de soupes.
Je n’ai pas choisi l’abstinence consciemment cet hiver-là; c’est elle qui m’a choisie.
Avant la fin de mon mariage, l’érotisme occupait une place centrale dans ma vie, mon identité, mes relations. C’était une source de réconfort, même en plein deuil de ma mère. Le jeu et la sexualité me permettaient de me retrouver, d’aller vers l’autre, d’en prendre soin et de prendre soin de moi. J’ai rencontré beaucoup de mes proches dans les communautés queer du kink et du cuir, où les expériences érotiques ou sexuelles sont racontées librement aux ami·e·s comme aux connaissances.
Le deuil avait rongé la barrière qui me protégeait du monde.
Mais après avoir subi plusieurs pertes (ma mère, mon mariage, mon chez-moi), je me sentais terriblement vulnérable. Comme si le deuil avait rongé la barrière qui me protégeait du monde. Mes émotions étaient débordantes, imprévisibles. Tout était en mouvement, moi en particulier. Avant, j’aurais plongé dans une prochaine relation, emportée par une nouvelle idylle; j’aurais dit oui à toutes sortes d’aventures sexuelles. Mais dans mon deuil, je voulais me cacher sous une grosse douillette.
Michelle Williams et Rachelle Bensoussan, deux éducatrices spécialistes du deuil, définissent le phénomène comme suit : « une réaction involontaire à la perte […] qui se produit à même le corps, sans notre consentement ni notre participation, et qui touche toutes les sphères de l’être et de la personne — physique, affective, cognitive, sociale, sexuelle, existentielle » (traduction libre).
Prendre une pause (du sexe, du dating, du kink) revenait à suivre mon instinct : je voulais faire de la place pour tous les bouleversements causés par le deuil, en moi comme dans ma vie. Je ne voulais pas me couper du reste du monde, mais j’avais besoin de prioriser mon rapport à moi-même et aux ami·e·s qui m’avaient épaulée quand ma mère était morte, puis dans chaque perte qui avait suivi.
Avant de m’ouvrir à une intimité sexuelle, amoureuse ou érotique, avant de me remettre à jouer pour repousser mes limites physiques et affectives, j’avais besoin de m’écrouler dans les bras des personnes en qui j’avais confiance. Sans le savoir, j’étais en train d’inventer une façon de faire mon deuil qui allait me permettre, temporairement, de délaisser ma vie d’avant.
Le psychothérapeute Francis Weller, qui a écrit l’ouvrage The Wild Edge of Sorrow: Rituals of Renewal and the Sacred Work of Grief, compare le deuil à une descente aux ténèbres; une période en dehors du temps, pendant laquelle « notre principale responsabilité consiste à digérer le chagrin ». Il ajoute que dans certaines cultures du nord de l’Europe, « quand on faisait le deuil d’un·e proche, on parlait d’une saison vécue dans les cendres » (traduction libre).
C’est pendant ce premier hiver de deuil que j’ai amorcé ma descente. Nourrie par la riche noirceur des nuits allongées, les soupes chaudes et la proximité avec mes ami·e·s, je me suis permis de vivre mon deuil, protégée par un corps qui ne voulait rien d’autre que de la douceur, sans aucune attente.
Le printemps est revenu. En mars, j’ai marqué le premier anniversaire du décès de ma mère.
En avril, j’ai commencé à me réveiller. Les rhododendrons et les camélias reprenaient vie sur ma rue. Les jours s’allongeaient. J’étais prête à me délester du suaire de mon deuil pour sentir le soleil sur ma peau.
Ce mois-là, j’ai spontanément dit oui quand un·e ami·e m’a invitée, avec quelques autres, à un rassemblement de la communauté du cuir en Californie. Je n’y avais jamais été avant, mais j’avais entendu parler d’un donjon extérieur légendaire où les queers fans de kink s’amusaient librement, quasi nu·e·s dans la chaleur du désert.
Six semaines plus tard, je suis descendue de l’avion à Palm Springs. Dans mon sac : une combi noire transparente et un maillot de bain rose rétro. Mon ami·e est passé·e me prendre en auto à l’aéroport. Ensemble, on s’est rendu·e·s à la maison de style midcentury modern qu’on avait louée pour le weekend.
Sachant tout ce que j’avais vécu depuis le printemps d’avant, mon ami·e m’a demandé comment je me sentais.
Ma réponse : « Nerveuse. J’ai hâte. Je pense que je me sens prête? Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. »
Dans mon siège passager, j’ai vu défiler à toute allure les palmiers, les taquerias et les strip malls couleur adobe au ras du sol. Le paysage était juste assez différent : insolite sans être effrayant, d’une nouveauté galvanisante. J’y ai vu un signe que j’étais prête à quitter le cocon de mon deuil, au moins le temps d’un weekend.
L’événement se déroulait du vendredi au dimanche, dans un hôtel modeste d’un étage construit autour d’une cour centrale. Tout l’espace nous appartenait. À l’intérieur des murs, on était libres de faire ce qui nous tentait, à l’abri du quotidien. Le premier soir, j’hésitais à participer; je me suis contentée d’observer. Le samedi, je me suis remise dans le bain : une scène tout en légèreté, en compagnie de deux ami·e·s avec qui j’avais déjà joué. Ça m’a permis d’incarner mes désirs de fem top, à la fois ludique et menaçante. Notre dynamique m’a donné davantage de contrôle sur mon expérience. Avec ce garde-fou en place, j’ai pu vivre une expérience d’érotisme partagé pour la première fois depuis neuf mois.
Je me suis bien amusée, mais après, j’ai ressenti le besoin d’aller plus loin. Je voulais repousser mes limites, me frotter à quelqu’un·e d’assez puissant·e pour me contenir toute entière. Je voulais perdre le contrôle. Seule la soumission allait me permettre de faire tomber le masque que je portais en public depuis le printemps d’avant. Sous le masque, quelque chose de plus sauvage, de plus désordonné voulait se sentir vivant. Quand on vit un deuil, on intériorise parfois l’idée d’un excès, d’émotions turbulentes qu’il faudrait étouffer pour éviter qu’elles débordent sur notre entourage. Il arrive qu’on ressente une forme de pression : tourner la page, revenir à la « normale »… même si elle n’existe plus. Ce qui a fait la beauté de ma descente , c’était notamment d’aménager un espace où je n’étais pas obligée de faire semblant.
Le dernier jour, je me suis souvenue que le kink pouvait aussi être un refuge pour mon deuil.
On s’était cruisées la veille, elle et moi. C’était une grande motarde blonde, une leatherdyke, une sadique féroce et une top expérimentée. On n’avait jamais joué ensemble, mais on s’était croisées dans quelques partys. On avait des ami·e·s en commun et je l’avais assez observée pour la savoir redoutable, puissante, irrésistible.
Je suis allée la voir dimanche, pendant qu’elle était couchée devant la piscine. J’étais nerveuse. C’était vulnérable de m’offrir à elle et je savais que ce qui s’en venait ne serait ni doux ni facile. Ça faisait une éternité que j’avais voulu me soumettre aussi complètement.
J’étais perchée au bout de sa chaise longue quand elle m’a demandé comment je me sentais.
Sur un ton d’aveu, j’ai répondu : « Je pense que je devrais avaler ma gomme. »
Sa réponse à elle : « Tu devrais, parce que je vais t’embrasser. »
On a passé 10 heures à baiser et à se taper dessus. Elle a pris ma bouche, puis le reste de mon corps. J’ai rugi comme un animal. J’ai lutté pour garder le contrôle, mais on voulait toutes les deux qu’elle l’emporte. Je n’avais jamais joué aussi fort, avec une experte à la poigne aussi ferme. Ses désirs étaient aussi féroces que les miens.
Le masque est tombé, remplacé par un appétit vorace. Je lui ai donné mon corps comme une offrande, pour nous nourrir elle et moi. On a joué pendant des heures. J’ai perdu la notion du temps, calcinée dans la tempête brûlante de notre désir. Il y a eu des moments de lenteur, de révérence, de tendresse entre nous. Surtout, il y a eu collision entre deux intensités. Ensemble, on est devenues quelque chose de plus grand. Dans l’alchimie entre sa dominance et ma soumission, moi qui me savais déjà forte, je me suis découvert une puissance insoupçonnée.
À la fin, il faisait noir. J’étais par terre, presque nue, couverte de bleus. J’avais du gazon dans les cheveux et de la terre dans le nez. En levant les yeux, j’ai vu celle qui nous avait guidées du début à la fin, debout devant moi. Derrière elle, le ciel du désert était plein d’étoiles. C’était d’une beauté à couper le souffle. J’ai vu qu’elle aussi, elle me trouvait belle.
À mon retour, j’étais en extase — comme si j’avais traversé une épreuve physique, émotionnelle et spirituelle dont je ressortais transformée. Je ne l’ai pas fait, mais j’aurais pu appeler ça un rituel de deuil. J’avais passé l’hiver dans les ténèbres, mais en une nuit dans le désert, j’étais revenue chez les vivant·e·s.