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La lutte est réelle

Être forte, qu’est-ce que ça veut dire pour les femmes trans?

Il existe tellement de manières d’être forte, et nous les méritons toutes


Écrit par Kai Cheng Thom
February 10, 2026 dernière mise à jour February 10, 2026

Être forte, qu’est-ce que ça veut dire pour les femmes trans?  cover image
Getty Images; acepeaque/Script

Même une vingtaine d’années après l’avoir visionnée, il y a une scène dans Buffy contre les vampires qui influence encore ma manière d’envisager le concept de force. Dans le dernier épisode de la série, Buffy, l’héroïne de 23 ans qui combat des monstres et des démons depuis son adolescence, s’adresse à un groupe de filles et de jeunes femmes alors qu’elles traversent une terrible crise. Elle leur demande : « Êtes-vous prêtes à être fortes? » 

Ces jeunes femmes sont des Potential Slayers, des « tueuses potentielles » dont le destin est de suivre les traces de Buffy, de résister et de lutter pour changer le monde – si tel est leur choix. 

La scène est restée gravée dans ma mémoire, moi qui suis une nerd invétérée et une enfant des années 1990, depuis tout ce temps. Je me suis posé cette question encore et encore alors que j’apprenais à m’accepter en tant que personne queer et femme trans, atteinte de maladie chronique, survivante de violences et travailleuse du sexe dans un monde qui rejette et ridiculise tout cela. Étais-je prête à être forte?  La question me hante encore à ce jour.

En 2026, suis-je prête à vivre dans un monde où les lois anti-trans et les croyances anti-trans sont devenus l’un des piliers centraux de l’idéologie fasciste et autoritaire qui régit désormais la majorité de notre monde? Un monde où la valeur de la vie des femmes trans semble chaque jour diminuer davantage aux yeux de la culture dominante? 
 

Qu’est-ce que cela implique, être prêt·e·s à nous défendre, surtout en tant que communautés de personnes handicapées, de personnes atteintes de maladies chroniques, de personnes dont le corps est constamment critiqué comme étant « faible » ou « inapte »? 
 

Réfléchir à ces questions me plonge dans la confusion. Une part de moi vit dans une peur constante, avec une honte constante. Combien de femmes trans pourraient dire la même chose? 

Voici ce que je sais avec certitude. Quand j’avais quatorze ans, un intimidateur homophobe racontait à toute notre classe que j’étais une tapette et qu’il allait me casser la gueule, alors je l’ai provoqué en duel à l’école, en plein cours d’éducation physique, devant tous·tes nos camarades. Il s’est mis à bégayer, à rouspéter, à s’éloigner la queue entre les jambes, et la terreur qui se lisait dans ses yeux était délicieuse. C’est la dernière fois que je me suis sentie aussi forte. 
 

Douze ans plus tard, j’étais la seule femme trans dans un cours d’autodéfense pour femmes offert par Wen-Do. La formatrice nous enseignait le « coup de poing marteau », une technique couramment enseignée dans les cours d’autodéfense. Lorsque mon poing a touché le coussin de frappe et que son bruit a fendu l’air, une décharge électrique a traversé tout mon corps. Cet impact, ce son, c’était à la fois si bon et si effrayant. Comme du très bon sexe. Non, c’était encore mieux. 
 

Tout au long de notre vie, on enseigne aux femmes et aux filles que nous n’avons pas le droit d’être fortes, et encore moins dangereuses. Pour les femmes trans et les personnes transféminines, l’interdiction d’accéder à notre dangerosité est double : contrairement aux femmes cisgenres, les femmes trans ne sont pas autorisées à être des victimes vertueuses au regard de la culture dominante. Depuis des décennies, les femmes trans sont dépeintes comme des séductrices trompeuses, des monstres sociopathes, des méchantes dépravées qui s’en prennent aux enfants. À un tel point que ces représentations erronées sont devenues la norme. Cela implique que nous sommes coupables jusqu’à preuve du contraire. 
 

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Une femme cis dangereuse peut être considérée, à l’occasion d’un rare concours de circonstances, comme étant indispensable, admirable, voire sexy, à l’instar de Buffy contre les vampires ou du personnage incarné par Uma Thurman dans Kill Bill (deux personnages blanches et blondes, toutes deux créées par des hommes blancs hétérosexuels). En revanche, une femme trans dangereuse ne pourra jamais être vertueuse, seulement répugnante. Elle ne pourra jamais être une victime, seulement une prédatrice. Ou, ces dernières années, une terroriste. 
 

Il n’est donc peut-être pas étonnant que je n’aie encore jamais rencontré d’autre femme trans dans un cours d’autodéfense. Après tout, un groupe de personnes étiquetées d’emblée comme des prédatrices ne peut pas être considéré comme capable de se défendre, seulement de faire du mal. Dans un monde qui nous déteste et nous craint, notre propre défense est perçue comme une forme de violence, tandis que la violence commise à notre égard est supposément justifiée. 
 

La distinction entre la violence et la légitime défense a toujours été une question politique, et elle est également plus complexe qu’elle n’y paraît. Par exemple, le mouvement d’autodéfense des femmes émerge du mouvement des suffragettes de la fin du XIXe siècle et s’adressait principalement aux femmes blanches de la classe moyenne se défendant contre des agresseurs extérieurs à leur foyer, souvent présumés être des hommes migrants et pauvres, issus de minorités ethniques et de la classe ouvrière. Par conséquent, les femmes blanches privilégiées ont pu acquérir une certaine autonomie en échange du renforcement des systèmes culturels du capitalisme, de l’impérialisme et de la suprématie blanche.
 

Dans les années 1970, la deuxième vague du féminisme a entraîné une résurgence du mouvement d’autodéfense des femmes, mettant l’accent sur le démantèlement de la culture du viol et la suppression du conditionnement social qui pousse les femmes à se considérer comme faibles. Cette version du mouvement a mené à une meilleure compréhension de la violence conjugale, en particulier du fait que la grande majorité des violences sexuelles sont perpétrées par des personnes connues de la victime/survivante, le plus souvent un ami ou un membre de la famille. De cette compréhension découle une remise en question de l’idée selon laquelle les hommes immigrés, les hommes noirs et racisés ainsi que les hommes pauvres seraient plus susceptibles que les autres hommes de commettre des violences sexuelles. 
 


Malgré cela, les divisions internes au sein du féminisme de la deuxième vague et sa posture ambiguë face à la diversité sexuelle et de genre subsistent, ce qui continue de perturber la pratique et l’enseignement de l’autodéfense à l’époque actuelle. Pour de nombreuses femmes trans et personnes transféminines, qui sont souvent la cible de la haine des « féministes radicales » autoproclamées des années 1970 et d’aujourd’hui, l’autodéfense demeure un sujet profondément chargé et souvent douloureux. 

Parmi la communauté culturelle des femmes trans, on trouve de nombreuses histoires terribles : des sœurs et des proches, surtout des femmes trans et des personnes transféminines noires et racisées, qui ont été incarcérées et pénalisées pour s’être défendues. Par exemple, CeCe McDonald a été condamnée à 41 mois de prison pour s’être défendue contre du harcèlement fasciste et transphobe, et Moka Dawkins a subi le même sort après avoir tué l’homme qui l’avait attaquée au couteau en la poignardant au visage, sans aucune provocation. 
 

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C’est peut-être pour cette raison que le collectif Transfighters Oakland affirme, dans son zine intitulé Self-Defense Study Guide for Trans Women* ou « Guide d’autodéfense pour les femmes trans* » (selon Transfighters Oakland, l’astérisque renvoie aux « autres personnes touchées par la transmisogynie ») que « les passant·e·s et les foules se rangent presque toujours CONTRE les femmes trans*, même les foules de personnes trans. Cela est particulièrement vrai lorsque la foule est blanche et que la femme trans* ne l’est pas », d’autant plus que « les femmes trans* doivent s’attendre à ce que les foules et leurs allié·e·s les laissent tomber, voire se retournent contre elles, et se préparer à cette éventualité ».
 

C’est pourquoi bon nombre des stratégies proposées par les Transfighters se concentrent sur cet objectif : imposer ses propres limites et échapper aux situations dangereuses, tout en gérant autant que possible la perception des témoins et le risque de condamnation judiciaire. Il s’agit là d’un ensemble de connaissances cruciales pour une communauté dépeinte comme une menace pour la société, avec de plus en plus d’insistance et d’acharnement de la part des législateurs et des commentateurs politiques. D’ailleurs, c’est sans doute l’ensemble de compétences qui me sert le plus dans ma vie publique au quotidien, et malheureusement, je crois que toutes les femmes trans se doivent de l’apprendre.
 

Reste qu’au plus profond de mon cœur, là où se cache toute la honte et la colère de mon existence, je rêve d’un monde où la fureur et la férocité des femmes trans seraient libres d’exister en public. Un monde où nos voix feraient trembler les cieux, où nos poings feraient trembler la terre, où nos voix et nos poings seraient traités comme un trésor plutôt qu’une menace à détruire à tout prix. Quelles seraient les possibilités dans un tel monde? Un monde où nous n’aurions pas à cacher ni à craindre notre force? 
 

Le mouvement d’autodéfense féministe des années 1970 savait qu’il était essentiel de se réapproprier l’autodéfense comme une capacité collective pour préserver la dignité des êtres humains. Dans un communiqué de presse publié en 1975, la Woman’s Martial Arts Union écrivait : « Le droit à l’autodéfense est l’un des droits de la personne les plus fondamentaux. C’est généralement l’un des premiers droits refusés à un groupe opprimé par ses oppresseurs. » Que ses auteur·rice·s aient ou non considéré les femmes trans à l’époque, cette déclaration est tout aussi vraie aujourd’hui qu’il y a cinquante ans, pour les personnes trans, pour les personnes racisées, pour toutes les populations opprimées.
 

Depuis mon premier cours d’autodéfense pour femmes, je me suis progressivement remise à pratiquer différentes formes d’autodéfense. Je suis maintenant formatrice au sein du mouvement Empowerment Self-Defense (ESD), qui s’inscrit directement dans la continuité du mouvement féministe d’autodéfense. L’ESD a pour objectif spécifique de former le plus vaste éventail possible de personnes marginalisées. Selon le site web de son association professionnelle, l’ESD ne s’adresse pas uniquement aux femmes cis mais à un large éventail de communautés marginalisées, en mettant l’accent sur la diversité de genre, raciale et de corps.

C’est l’étendue et le caractère inclusif de ce mandat qui m’ont incitée à suivre une formation d’instructrice auprès d’Empowerment Self-Defense Canada (un organisme qui est, à mon avis, merveilleusement queer et transpositif à tous les égards, avec des formateur·ice·s incroyables et extraordinaires). 
 

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Comme la plupart des modèles d’autodéfense communautaire, l’ESD ne se contente pas d’enseigner des manœuvres physiques et des techniques de combats. Il met plutôt l’accent sur un vaste ensemble de stratégies, telles que la conscience situationnelle, l’éducation quant à la manière dont la violence se produit et les endroits où elle se manifeste, les méthodes verbales de désescalade et de défense, ainsi que l’obtention de soutien auprès de personnes de confiance. Et pourtant, ce que j’aime le plus dans tout ça, ce sont les moments où je peux frapper des coussins, élever la voix, sentir ma force. Les moments, éphémères et précieux, où ma férocité prend forme, où elle vit, où elle respire, où elle est célébrée au sein de ma communauté. 
 

Est-ce bien cela, être prête à survivre au moment présent? Si nous, femmes trans, nous entraînons ensemble à libérer notre férocité, notre force, notre rage et notre chagrin, serons-nous plus aptes à nous protéger nous-mêmes, à nous protéger les un·es les autres? Le fait d’accepter ce pour quoi nous sommes punies pourrait-il, d’une certaine manière, nous aider à nous libérer? Est-ce donc ça, l’autodéfense? Est-ce que je me trompe? 
 

Je pense à toutes les femmes trans que je connais, qui continuent de s’accrocher à la vie en ce moment, malgré l’effondrement et l’anéantissement. Aux femmes trans qui ont été militantes et partisanes du Black Bloc, aux femmes trans qui ont réussi à sortir de la pauvreté et de l’itinérance en se faisant discrètes, aux femmes trans qui ont dit « merde » à la binarité des genres et qui ont refusé toute étiquette, aux femmes trans qui sont guérisseuses, artistes et mères pour nos communautés. Aux lesbiennes butch trans qui travaillent dans le secteur du commerce, réputé pour être conservateur. Aux femmes trans du secteur technologique, qui ouvrent la voie. Aux travailleuses du sexe trans, dont la sorcellerie charme les hommes et ravit leur argent en échange de plaisir. Chacune d’entre elles est une combattante défiant la mort, chacune à sa manière. Chacune d’entre nous mène le combat à sa manière, chaque jour. 
 

Il existe tellement de manières d’être forte, et nous les méritons toutes. 

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