Lorsque Terrence Rodriguez s’est mis à la recherche d’un nouveau médecin de famille en 2011, il ne se doutait pas que ce processus lui prendrait huit ans.
Ce résident de North Etobicoke avait entamé sa transition environ dix ans auparavant. Il aimait bien son médecin et s’estimait chanceux d’avoir accès à un professionnel de la santé qui lui offrait des soins d’affirmation de genre au centre-ville de Toronto. Mais le trajet jusqu’à la clinique lui prenait une heure dans chaque sens, et ses visites étaient fréquentes : en plus des soins liés à sa transition, il suivait un traitement pour des nodules à la thyroïde, entre autres problèmes, et a même dû, à un moment donné, avoir des analyses de sang mensuelles. Il devait souvent prendre des jours de congé sans solde pour se rendre à ses rendez-vous. Lorsqu’il ne pouvait pas s’absenter, cela avait des répercussions sur ses ordonnances. À plusieurs reprises, il a dû sauter des doses de testostérone parce qu’il n’avait pas pu renouveler à temps son ordonnance d’hormonothérapie substitutive (HTS), ce qui a eu des répercussions tant sur sa transition que sur sa santé mentale.
Chaque fois qu’il apprenait qu’un-e médecin situé-e plus près de chez lui acceptait de nouvelles personnes, il prenait contact avec elle ou lui. Il s’est rapidement découragé. En près d’une décennie, Rodriguez s’est vu ignorer ou refuser par près d’une douzaine de cliniques. Ce refus de soins n’était pas explicitement motivé par la haine, dit-il : personne n’a utilisé de langage transphobe ni ne lui a dit que les patient-es trans n’étaient pas les bienvenu-es. Mais il soupçonnait néanmoins une discrimination : après avoir révélé qu’il était trans, le personnel lui disait qu’ils n’acceptaient finalement pas de nouvelles personnes, ce qu’il trouvait étrange puisqu’il avait expressément entendu dire qu’ils le faisaient. « Ou bien la réponse était qu’ils ne se sentaient pas à l’aise de travailler avec la communauté trans », explique Rodriguez.
Ce n’est qu’en 2019 qu’un infirmier praticien d’un centre de santé communautaire voisin a accepté de devenir le prestataire de soins de Rodriguez. L’infirmier praticien était queer, mais n’avait jamais eu de patient-es trans auparavant ; il a donc demandé à Rodriguez de faire preuve de patience pendant qu’il apprenait. Rodriguez était simplement soulagé d’avoir trouvé quelqu’un qui était prêt à faire l’effort. « On va y arriver ensemble », a-t-il dit à l’infirmier praticien. « Tout va bien. »
Afin d’offrir à Rodriguez les soins dont il avait réellement besoin, l’infirmier praticien s’est inscrit à des séances de formation organisées par Rainbow Health Ontario (RHO). Depuis 2008, cet organisme propose de plus en plus de cours à la demande, tant en ligne qu’en personne, destinés aux professionnel-les de la santé qui souhaitent apprendre à prodiguer des soins pertinents aux patient-es queer et trans. Son cours de base est autogéré et accessible à tous-tes en ligne. Dans des modules plus spécialisés, les prestataires de soins apprennent, sous la direction d’un-e animateur-ice, comment prescrire une hormonothérapie substitutive et comment prendre en charge les patient-es souffrant de complications postopératoires, ainsi que d’autres sujets.
Les programmes de formation comme ceux de RHO sont essentiels pour combler les lacunes en matière de soins : ils améliorent l’accès aux soins en enseignant aux professionnel-les de la santé les compétences dont iels ont besoin pour traiter adéquatement les patient-es trans, non binaires et de genre divers — des compétences qu’iels acquièrent rarement dans les programmes de médecine. Mais les expert-es qui offrent cette formation indiquent que, ces dernières années, les inscriptions ont commencé à ralentir. La montée mondiale du backlash à l’égard des droits des personnes trans a créé un climat de crainte parmi les professionnel-les de la santé, les rendant plus réticent-es à rechercher ou à participer à des cours — ou même à envisager d’offrir des soins de santé adaptés aux personnes trans à leurs patient-es. À mesure que ce climat de crainte s’intensifie, il menace de réduire à néant les progrès que les formateur-ices et autres défenseur-es des soins de santé ont progressivement accomplis.
En Ontario, il est difficile de savoir exactement où sont offerts les soins d’affirmation de genre. Ces soins englobent toute une gamme d’interventions sociales, psychologiques et médicales destinées aux patient-es trans et non binaires, allant des soins de santé mentale adaptés aux personnes trans à l’épilation au laser, en passant par les chirurgies d’affirmation de genre. Les soins médicaux, comme la prescription d’hormones, sont dispensés par un ensemble de centres de santé spécialisés, de cliniques rattachées à des hôpitaux et de cabinets de médecins indépendants. Cependant, les cliniques n’indiquent pas toujours explicitement si elles accueillent ou non les personnes trans et non binaires. En dehors des grands centres urbains, même dans des banlieues comme Etobicoke, l’accès peut être particulièrement complexe, et les régions rurales ont tendance à être des « déserts » en matière de soins d’affirmation de genre, où peu ou pas de professionnel-les offrent ces soins. Cela signifie que plusieurs patient-es doivent parcourir de longues distances ou se tourner vers des cliniques virtuelles. Dans les grandes villes, où les soins sont plus accessibles — prenons par exemple les cliniques de santé de genre de Sherbourne Health et du CAMH à Toronto —, les délais d’attente peuvent tout de même être longs, s’étendant sur des mois, voire des années.
En théorie, les patient-es ne devraient pas avoir à attendre : partout dans la province, et à l’échelle nationale, n’importe quel fournisseur de soins peut prescrire une HTS ou orienter les patient-es vers des chirurgies d’affirmation de genre, explique Sil Hernando qui est à la direction de RHO. Il en va de même pour les inhibiteurs de puberté, ces médicaments administrés aux jeunes trans afin de retarder le début de la puberté. Mais dans la pratique, c’est à chaque fournisseur de décider s’il souhaite offrir ces soins.
Lorsque le personnel de santé refuse de le faire, c’est souvent parce qu’il estime ne pas être suffisamment informé. Dans une étude de 2016 — la dernière en date à avoir abordé cette question —, seulement 24 % des étudiant-es en médecine canadien-nes estimaient avoir reçu une formation adéquate sur la manière de prodiguer des soins d’affirmation de genre. Cela peut amener les prestataires à refuser de prodiguer des soins de transition ou, comme l’a montré l’expérience de Rodriguez, à refuser tout simplement de prendre en charge des personnes trans. Cela peut également se traduire par une baisse de la qualité des soins lorsque le personnel de soins ne saisit pas correctement les besoins des patient-es trans. Si un prestataire de soins ne se rend pas compte que les hommes trans et les femmes trans qui suivent une hormonothérapie substitutive (HTS) doivent subir des dépistages du cancer du sein, par exemple, les patient-es risquent de ne pas recevoir de soins préventifs qui pourraient leur sauver la vie. La capacité d’une personne trans ou non binaire à avoir accès à des soins de santé compétents — ou à des soins de santé tout court — dépend souvent de sa chance d’avoir un-e prestataire de soins primaires suffisamment disposé-e et compétent-e pour s’engager auprès d’elle. Et même lorsqu’elle en a un-e, le malaise et la crainte de la discrimination médicale conduisent souvent les patient-es trans et non binaires à retarder ou à éviter complètement de consulter un-e professionnel-le de la santé. Tout cela signifie en fin de compte que les patient-es de divers genres sont confronté-es à de graves lacunes en matière de soins : selon un rapport de Trans PULSE Canada publié en 2020, 45 % des Canadien-nes trans ont déclaré avoir un besoin de soins de santé non comblé.
C’est pourquoi les programmes de formation sont si importants, explique Hernando. « Si vous disposez d’une clinique inclusive où vous accueillez les personnes trans et non binaires — que vous prescriviez ou non des traitements hormonaux —, elles viendront s’y faire soigner. Tous leurs problèmes de santé, qu’il s’agisse de cancer, de diabète ou de troubles cardiovasculaires, seront pris en charge en temps opportun. »
Aujourd’hui, RHO propose 14 cours destinés à différent-es intervenant-es du secteur de la santé, chacun d’une durée d’environ quatre heures. Bien que l’organisme, basé à Toronto, se déplace moyennant des frais pour offrir des formations en personne, selon la demande, la plupart des séances se déroulent en ligne, ce qui lui a permis d’atteindre des prestataires de soins partout dans la province — de Sarnia à la région de Peel en passant par North Bay. En formant des professionnel-les dans des régions plus éloignées, l’organisme espère améliorer progressivement l’accès aux soins dans ces régions. Chaque année, RHO touche environ 3 000 participant-es, à raison d’une formation animée par semaine en moyenne. Le coût de la formation est minime, ne dépassant jamais 50 $ par participant-e, selon le cours, et les participant-es bénéficient d’un soutien et d’un encadrement continus de la part de RHO une fois leurs séances terminées. Les prestataires de soins peuvent demander conseil à tout moment sur les questions cliniques auxquelles iels sont confronté-es lors du traitement de leurs patient-es — les commentaires qu’iels reçoivent, explique Hernando, aident les médecins et autres prestataires à s’assurer que leurs patient-es reçoivent les soins les plus personnalisés possibles.
Mais RHO a constaté un ralentissement dans la demande à mesure que la rhétorique anti-trans et la désinformation concernant les soins d’affirmation de genre se sont amplifiées — en ligne, dans les médias et de la part des politicien-nes, tant au Canada qu’au sud de la frontière. Hernando affirme qu’il est devenu plus difficile de recruter des stagiaires. Bien qu’il y ait toujours eu une demande constante pour leurs programmes, il était déjà difficile, parfois, de convaincre les médecins de prendre un après-midi de congé. Aujourd’hui, la désinformation a créé « un climat où les soins d’affirmation de genre ne semblent pas importants, ou où les gens ont peur de les prodiguer ». Plus encore : « Cela a créé une certaine réticence chez les prestataires qui souhaitent participer. Nous sommes toujours très occupé-es… mais il y a certainement eu un changement au cours des deux dernières années. »
Ce climat de réticence touche d’autres programmes de formation, affirme le docteur Avery Hart, directeur général du Trans Resource & Education Committee (TREC), une initiative vouée à faire progresser une formation médicale inclusive envers les personnes trans. Dans le cadre du « Trans Health Bootcamp », Hart, qui utilise les pronoms « il » et « iel », a collaboré avec des collègues pour animer des séances de formation auprès de plus de 400 étudiant-es en médecine sur des sujets tels que l’utilisation sécuritaire d’un bandeau de compression (un vêtement de compression utilisé pour donner l’apparence d’une poitrine plus plate) ou les pratiques exemplaires en matière d’injections d’hormones. Le programme a été mis en œuvre à l’Université McMaster et devrait bientôt s’étendre à l’Université métropolitaine de Toronto.
« Beaucoup d’étudiant-es en médecine pensent : “Si je ne fournis pas ces soins, cela ne me concerne pas”… et cette attitude est favorisée par les facultés qui enseignent la santé des personnes trans comme s’il s’agissait d’un sujet de niche plutôt que d’une compétence que tous les médecins devraient posséder », affirme Hart.
Bien que la plupart des étudiant-es se soient montré-es enthousiastes et engagé-es lors des séances de formation, Hart a constaté une résistance croissante de la part des deux facultés qu’il a contactées, ainsi que de la part de certains stagiaires. Ces dernières années, les prestataires de soins ont vu leur capacité à offrir des soins d’affirmation de genre aux jeunes (et parfois même aux adultes) restreinte dans certaines juridictions au Canada et aux États-Unis — en Alberta, par exemple, il est désormais interdit aux médecins de prescrire des bloqueurs de puberté ou une hormonothérapie substitutive à des patient-es âgé-es de 15 ans et moins (les patient-es âgés de 16 et 17 ans doivent obtenir le consentement parental pour avoir accès à ces soins). À mesure que ces politiques restrictives se sont généralisées, Hart constate que l’engouement pour la formation a ralenti.
« Le principal obstacle auquel je me suis heurté, c’est que les écoles ne veulent pas prendre de risques et s’exposer à des réactions négatives en enseignant quelque chose qu’elles jugent controversé », explique-t-il.
Hart a délibérément choisi d’étendre son programme de formation progressivement et de se montrer très sélectif quant aux personnes qu’il invite à ses présentations, par souci de se protéger lui-même ainsi que les autres praticien-nes de la formation. « Plus je fais ce travail, plus je crains pour ma carrière », dit-il. « Je suis nettement plus sur mes gardes qu’auparavant. »
Parfois, cette crainte découle d’interactions avec des collègues, déclare Hart, qui sait d’expérience que le système a encore un long chemin à parcourir pour offrir des soins équitables aux patient-es trans. Hart se souvient que, pendant ses études de médecine, alors qu’il assistait à une chirurgie d’affirmation de genre, le personnel médical s’est trompé à plusieurs reprises sur le genre du patient après que celui-ci eut été mis sous anesthésie. Il aurait voulu intervenir et corriger le personnel, mais il craignait que cela ne les amène à le considérer comme un problème, ou que le fait de s’exprimer ne mette sa carrière en péril. « L’un des pires aspects de ma socialisation au sein de ce système, c’est que je suis devenu complice pour y survivre », explique Hart.
Après le réveil de la personne, les médecins ont continué d’utiliser des pronoms incorrects, et Hart se sentait toujours incapable de s’exprimer. « Je me souviens être allé pleurer très fort ce jour-là, parce que je me sentais tellement vaincu », dit-il. « J’avais l’impression de ne rien pouvoir faire, ou que rien ne changeait. »
Cependant, lorsque les praticien-nes abordent leur travail avec sensibilité, ils peuvent contribuer à lutter contre la montée de la discrimination, surtout s’iels veillent à ce que les soins ne soient pas davantage politisés. « Les médecins constituent un rempart entre les patient-es et la politique », affirme Hart. « Il incombe au médecin de protéger ses patient-es. Je veux intervenir auprès des médecins dès le début et les aider à comprendre qu’iels peuvent se battre pour leurs patient-es, qu’iels dispensent des soins d’affirmation de genre ou simplement des soins de santé généraux aux personnes trans. »
Lorsque les professionnel-les de la santé sont en mesure de soutenir leurs patient-es trans et non binaires, les résultats peuvent être formateurs pour toutes les personnes concernées.
Miles Smith, un médecin de Rexdale qui travaille avec Terrence Rodriguez, a obtenu son diplôme de médecine avec la conviction que les médecins ont un rôle à jouer pour éliminer les obstacles auxquels font face les communautés de genre divers. Mais on ne lui avait enseigné que très peu de choses sur la prise en charge des patient-es trans et non binaires à l’école de médecine, et lorsqu’il a obtenu son premier emploi dans une clinique communautaire en 2015, il n’avait toujours pas suffisamment confiance en lui pour prodiguer ces soins.
Il a décidé que cela devait changer. Au travail, il a discuté avec Rodriguez de l’accès des patient-es trans aux soins d’affirmation de genre. Le centre où ils travaillent tous les deux organisait également un programme artistique destiné aux adolescent-es LGBTQ2S+ auquel Smith contribuait de temps à autre, en participant aux activités et en aidant le groupe à préparer, lors d’une année, le souper de l’Action de grâce. C’est là qu’il a rencontré des jeunes de divers genres et qu’il a pu constater de ses propres yeux à quel point l’accès à des soins adéquats faisait toute la différence. Les jeunes passaient d’un état de repli sur soi à une attitude extravertie et joyeuse, raconte Smith. Leur bien-être physique et mental s’améliorait visiblement.
Smith y a vu l’avenir qu’il souhaitait pour ses propres patient-es. Afin de combler les lacunes qu’il estimait encore avoir, il s’est inscrit aux cours de RHO en 2018. Après avoir terminé la formation, il a commencé à suivre un nombre croissant de patients trans. Aujourd’hui, il supervise les soins d’une vingtaine de personnes de divers genres, s’occupant à la fois de leur transition médicale et de leurs besoins généraux en matière de soins de santé primaires.
Malgré l’érosion continue des soins de santé destinés aux personnes trans, Smith espère que davantage de praticien-nes se mobiliseront pour soutenir les patient-es.
« Au final, tout repose sur ce qui nous motive en tant que professionnel-le de la santé », dit-il. « Savoir que les patient-es s’épanouissent dans leur vie quotidienne est extrêmement gratifiant pour moi, en tant que professionnel de la santé. »
Et l’expérience de Rodriguez montre que les patient-es s’épanouissent bel et bien. Il a certes dû trouver une autre personne lorsque son prestataire habituel a fini par quitter la clinique, il y a quelques années, mais il a finalement trouvé quelqu’un au sein du même centre, auprès de qui il est tout aussi heureux de recevoir des soins. Sa nouvelle prestataire de soins lui donne l’autonomie dont il a besoin, explique Rodriguez, et fait preuve de transparence à son égard. Lorsqu’elle ne sait pas quelque chose, elle le dit honnêtement. Lorsqu’elle effectue un examen sensible, comme un test Pap ou une mammographie, elle communique avec Rodriguez et s’assure de son bien-être avant et après l’examen. Lorsqu’elle doit l’orienter vers un-e spécialiste, elle est honnête sur ce qu’elle sait ou ne sait pas au sujet de la clinique — elle fait de son mieux pour trouver des établissements ouverts aux personnes trans, et si elle ne peut garantir qu’une clinique sera bien informée sur la santé des personnes trans, elle en parle franchement à Rodriguez afin qu’il puisse s’y préparer.
Sans toute cette attention, dit Rodriguez, il serait probablement tenté d’éviter de consulter. Mais le fait de savoir qu’il est soutenu lui permet d’adopter en toute confiance une attitude proactive vis-à-vis de sa santé. « Je me sens en sécurité avec elle », dit-il. « Je ne tiens pas cela pour acquis non plus, et j’en suis extrêmement reconnaissant. »
Cet article a été réalisé en partenariat avec le magazine The Local