Nous vivons à une époque où il n’a jamais été plus facile d’entrer en contact les un·e·s avec les autres — et pourtant, nous n’avons jamais été plus seul·e·s. Des éternels discours sur l’« épidémie de solitude masculine » aux « influenceurs de solitude », il est clair que l’isolement est une partie importante du monde dans lequel nous vivons. Qu’il soit réprouvé ou vu comme quelque chose de romantique, nous cherchons tous·tes, d’une certaine manière, à s’en sortir.
Mais si nous cherchons tous·tes des liens humains, pourquoi est-ce encore si difficile de se faire et de garder des ami·e·s à l’âge adulte? C’est la question centrale de The Politics of Lonely : Why is Friendship So Hard?, de Lee Arden, qui se penche sur les causes de ce fléau — attention divulgâcheur : ce sont le capitalisme et le colonialisme — et sur les façons de construire un monde moins solitaire pour tout le monde.
Né de divers zines explorant le thème de l’amitié, notamment PALS : The Radical Possibilities of Friendship, The Politics of Lonely examine la manière dont nous définissons l’amitié dans notre culture, en s’interrogeant sur ce qui rend l’amitié si difficile et sur la façon dont nous pouvons transformer notre conception des relations afin de nous aider à survivre aux polycrises mondiales qui caractérisent notre époque moderne. En s’appuyant sur l’histoire queer, la théorie radicale et des anecdotes personnelles, Arden met en lumière les causes structurelles de notre crise de la solitude et théorise des manières d’y faire face, à petite et à grande échelle.
Nous avons discuté avec Arden des livres de développement personnel, de l’épidémie du sida, de la crise du logement, et de la manière dont nous pouvons bâtir un monde plus connecté.
Nous sommes dans l’ère des livres de développement personnel et du contenu Instagram thérapeutique portant sur les relations et les amitiés, beaucoup plus axés sur l’« optimisation » individuelle que sur les causes systémiques de la solitude. Qu’est-ce qui t’a encouragé à avoir une approche systémique?
Lee Arden : Je ne suis pas à l’abri du plaisir de lire un livre de développement personnel ou une publication Instagram sur le sujet. Mais j’ai l’impression que le terme « développement personnel » sous-entend que si l’on peut régler un problème soi-même, c’est de notre faute et l’on a fait quelque chose de mal au départ. Et dans bien des cas, c’est tout simplement faux.
Ce livre est né de mon expérience et de celle de tant de personnes queer et trans autour de moi. On accorde beaucoup d’importance à l’amitié et l’on s’efforce vraiment d’être de bon·ne·s ami·e·s, et on parle régulièrement de la famille choisie et des amitiés, que l’on considère comme aussi importantes que les relations amoureuses. Et je le pense vraiment quand je dis ces choses — je crois que d’autres personnes le pensent aussi —, mais on continue quand même à foirer et à se décevoir les un·e·s les autres. Après avoir souvent vécu cette dynamique, des deux côtés, je me suis dit : « Peut-être que ce n’est pas un problème individuel. »
Absolument. Je vois toujours dans mes communautés des gens qui disent : « Oh, c’est ma famille choisie », et le jour d’après, sur Instagram, c’est genre, « Fuck cette personne, elle est toxique ».
J’ai consacré tout un chapitre de mon livre à la famille choisie — j’ai l’impression que c’est vraiment le point de départ de réflexions conceptuelles intéressantes sur la famille dans les milieux queer et trans. J’étais vraiment intéressé·e à savoir d’où venait ce concept, et d’après ce que j’ai pu trouver, il semble qu’il a émergé au sein des mouvements de libération noirs et abolitionnistes dans les années 60 et 70, avant de se répandre progressivement dans un contexte plus large et plus blanc. J’adore découvrir l’origine des concepts, et je pense que certaines choses se sont perdues en cours de route.
Dans tout le livre, tu historicises chaque concept mobilisé. Quelle a été la niche de recherche que tu as préférée dans son écriture?
Je travaille dans le domaine du logement abordable, donc j’étais déjà radicalisé·e sur la question du logement et son accessibilité financière, mais le fait de faire le lien avec l’amitié a été une révélation. J’ai trouvé tellement intéressant de lire les mémoires de personnes que j’admirais, des artistes qui vivaient à Manhattan dans les années 50 et 60. Quand je tombais sur des passages où iels mentionnaient le montant de leur loyer, je le convertissais en valeur actuelle et je me disais : « Oh, c’est pour ça que tu menais une belle vie — parce que tu pouvais travailler, disons, une heure par semaine. » Moi aussi, je ferais des choses cool si je pouvais travailler aussi peu. Toutes les personnes que je connais créeraient des œuvres incroyables, passeraient du temps ensemble et s’entraideraient sans que cela les épuise complètement. C’est un facteur matériel historique extrêmement important qui rend plus difficile l’accès à une bonne vie.
Quelles sont les répercussions sur les amitiés et la communauté s’il n’est pas possible de rester quelque part et d’entretenir des relations au fil du temps? On est constamment ballotté·e·s d’un endroit à l’autre, là où on pourrait peut-être, en quelque sorte, vivre. C’est un problème qu’on ne peut pas résoudre à l’échelle individuelle. Aucune quantité de « fais plus d’efforts, organise une rencontre hebdomadaire avec tes ami·e·s » ne va empêcher ton loyer d’exploser.
J’aimerais en savoir plus sur la partie du livre où tu fais référence à la crise du sida. Ce n’est pas quelque chose qui nous vient automatiquement à l’esprit lorsque l’on pense à un livre sur l’amitié.
Je pense beaucoup à la crise du sida. Je suis une personne queer et trans; je suis née au milieu des années 80. C’est la génération précédant la mienne qui a été décimée, et cette perte se fait sentir dans plusieurs aspects de la vie. Les personnes de mon âge ont peu d’aîné·e·s — et les aîné·e·s qui sont encore là sont assez traumatisé·e·s.
En ce qui concerne l’amitié, [la crise du sida] est une période encore très récente où beaucoup de gens ont dû compter véritablement sur leurs ami·e·s, parce que tant de personnes étaient coupées de leur famille d’origine de diverses façons et devaient composer avec des institutions qui étaient vraiment hostiles et, au mieux, d’aucune aide. Les gens devaient se soutenir mutuellement, de façon concrète.
C’est intéressant de lire des œuvres de fiction et des essais de cette époque. Il y a un fil conducteur [dans la littérature] sur la façon dont il fallait s’occuper de gens qu’on n’aimait pas — on se disait : « Cette salope est vraiment agaçante. » Mais si une personne est en train de se chier dessus jusqu’à en mourir, il faut être là et la nettoyer. Peu importe si on ne s’aime pas, ou si on a un historique, il faut simplement le faire. Je suis vraiment intéressé·e par l’idée d’avoir une responsabilité plus importante envers les autres, et de considérer l’amitié non pas simplement comme quelque chose dont on peut se débarrasser si c’est incommode, si la personne est agaçante, ou si elle a dit quelque chose de pas très gentil, une fois, il y a cinq ans.
Plusieurs idées du livre se résument à avoir des discussions sur des choses que l’on nomme peu. Que ce soient des plans pour des scénarios catastrophes, ou le fait d’identifier des dynamiques de pouvoir dans les relations, ces discussions nécessitent de la vulnérabilité, mais aussi du sérieux, ce à quoi l’on est un peu allergique en ce moment. Quel est ton conseil pour les personnes qui auraient de la difficulté à parler de ces choses-là?
Oh mon Dieu, c’est incroyablement difficile! Je tiens toujours à souligner que ce livre est né de mes propres difficultés face à ces situations, et non parce que je me dis : « J’excelle en amitié, je suis très à l’aise avec la vulnérabilité, j’aime avoir des conversations difficiles et réparer des relations. » J’ai écrit ce livre parce que je ne suis pas doué·e pour ces choses-là.
Je reconnaîtrais tout d’abord que c’est vraiment, vraiment difficile. Mais, malheureusement, je pense que la seule façon d’avoir quelque chose de bon dans sa vie et dans ses relations, c’est d’avoir beaucoup de conversations qui nous rendent inconfortables. Ça m’a aidé de l’accepter en faisant des liens avec mes valeurs éthiques et politiques. Par exemple, en examinant comment, en tant que personne blanche, j’ai été élevé·e avec l’idée d’être indépendant·e et autonome, en accordant de l’importance à cette idée et en éprouvant un malaise à reconnaître mon interdépendance avec tout le monde. Puis, j’ai relié cette prise de conscience à mon engagement politique contre le racisme et à la lutte contre la suprématie blanche. Ce lien a en quelque sorte rendu ces conversations difficiles et cette vulnérabilité plus acceptables, parce que je me disais : « Bon, écoute, ce sont tes valeurs, alors si tu veux vraiment y arriver, malheureusement, c’est la seule façon de faire. »
Parfois, lorsque je parle de ces enjeux avec des personnes cishétéros, ou n’importe qui qui soutient les structures normatives, je ne rencontre que des regards impassibles. Ces enjeux sont-ils pertinents?
Je pense que les personnes queer sont souvent confrontées à un dilemme en matière d’amitié : nous y accordons une grande valeur et nous comptons beaucoup dessus, mais nous sommes aussi particulièrement affectées par les difficultés qui l’entravent. Des difficultés comme le fait d’être pauvre et de mener une vie très précaire, ce qui, nous le savons, affecte davantage les personnes queer et trans. Nous accordons plus d’importance à l’amitié que les autres, nous en attendons davantage, et nous y faisons face avec plus de difficultés, ce qui constitue une combinaison vraiment difficile à gérer.
Mais à bien des égards, ces problèmes ne sont pas du tout propres aux personnes queer et trans. Bon nombre de ces mêmes facteurs structurels détériorent également la vie des personnes hétéros. Comme ces gens qui doivent rester dans une relation malsaine parce qu’iels ne peuvent pas partir. Si votre loyer va doubler en déménageant, et que vous n’avez pas les moyens de vivre seul·e, alors vous allez rester dans cette relation de cohabitation même si elle est effrayante et dangereuse, ou même simplement ennuyeuse, et qu’elle ne correspond pas à la façon dont vous aimeriez vivre votre vie. Ou encore, les parents. Les parents sont tellement isolés, et c’est tellement difficile d’élever de jeunes enfants. Je crois que nous souffrons tous·tes de la façon dont le capitalisme et le néolibéralisme ont réduit à néant les possibilités de liens et de convivialité.
Tu expliques que pour miser sur l’amitié et créer un monde plus interdépendant, il faut être capable d’accepter nos différences. C’est un concept difficile à appréhender pour beaucoup de gens en ce moment, compte tenu de la polarisation politique. Que diriez-vous à celleux qui pensent qu’il est impossible de tisser des liens avec une personne qui a des idées différentes des leurs?
L’interdépendance est un fait. Même si vous vivez dans une cabane au milieu du bois avec toutes vos provisions de survivaliste farfelues achetées sur Internet, ce sont des gens qui ont fabriqué vos armes et vos provisions de survivaliste farfelues, et qui vous les ont livrées chez vous. Concrètement, vous êtes en relation avec une multitude de personnes, et vous êtes en relation avec l’endroit où vous vivez. La véritable indépendance n’existe pas. Et même si ce n’est pas agréable d’y penser, je crois que prétendre que nous sommes indépendant·e·s les un·e·s des autres deviendra de plus en plus difficile à mesure que nous assisterons à une démultiplication des catastrophes liées aux changements climatiques et à une montée de l’autoritarisme. Nous n’avons pas d’autre choix que de reconnaître que nous vivons ici ensemble, et que nous devrons trouver des solutions.
Pour moi, écrire sur l’amitié, c’était en partie accepter les limites de l’amitié et le glissement conceptuel qui existe entre l’amitié et la communauté. Je trouve que l’amitié, c’est génial, mais je pense aussi que nous devons tous·tes développer notre capacité à évoluer dans des milieux et à travailler sur des projets avec des gens que nous n’apprécions pas vraiment ou avec lesquels nous ne sommes pas d’accord, sans que tout pète. C’est vraiment difficile à faire, et j’ai moi-même du mal avec ça. Mais nous ne pouvons pas continuer à nous replier sur des sous-groupes de plus en plus petits et excentriques. Ça ne marchera pas.
Cette entrevue a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté.