Quand Joe Osmundson était petit, il croyait qu’il serait un jour enceinte. En réalité, c’était physiquement impossible qu’il puisse l’être. Cependant, à l’âge adulte, le désir de devenir parent s’est maintenu pour cet auteur et biologiste. Après des années à plaisanter à ce sujet, Osmundson, avec sa meilleure amie et la partenaire de celle-ci, décide d’essayer d’élever un bébé à plusieurs en 2020. Bien qu’au départ, c’est le simple désir de devenir parent qui les a réunis, le groupe a finalement choisi d’essayer de concevoir un enfant ensemble : Osmundson fournirait un gamète, sa meilleure amie un autre, et la femme de cette dernière serait la mère porteuse.
Le processus a été difficile, car le trio a dû faire face aux réalités de la fécondation in vitro (FIV), aux contraintes financières et aux changements dans leurs relations, sans compter les craintes personnelles d’Osmundson liées aux changements climatiques et aux questions éthiques soulevées par le fait de mettre un enfant au monde.
Dans son dernier ouvrage, Spawning Season, Osmundson dépeint toute la complexité derrière le fait de « fonder une famille avec un enfant biologique à trois, à travers deux couples et deux arrondissements de la ville ».
Il affirme que le mot « expérience » décrit le mieux ses efforts pour fonder une famille. « La nature même de la recherche scientifique, c’est d’étudier des choses qui sont par définition inconnues. Nous tracions notre chemin au fur et à mesure que nous avancions. » Tout comme en science, explique Osmundson, « nous avons tous·tes eu, à divers degrés , confiance dans le fait que cette expérience serait couronnée de succès ».
À l’approche de la sortie de Spawning Season, Script s’est entretenu avec Osmundson au sujet de son aventure de parentalité queer. (Spawning Season est actuellement disponible en anglais.)
Vous êtes un scientifique qui a écrit un mémoire de non-fiction, mais pourtant, vous avez beaucoup recours aux métaphores dans ce livre, et vous brouillez les frontières entre fiction et réalité. Pourquoi?
Le langage construit la réalité. Nous pensons en termes de langage. Nous concevons nos expériences à travers le langage, nous rédigeons nos articles à travers le langage; celui-ci est indissociable de tout cela. Et puis, face à un excès extrême d’émotions — l’amour, le chagrin, la luxure, la procréation —, le langage s’effondre complètement. Je pense que la vie brouille la frontière entre la métaphore et la réalité dans ces états extrêmes.
Les rôles associés au genre, en particulier ceux liés à la maternité et à la paternité, sont eux aussi flous. Pourquoi ce thème était-il central pour vous?
Je me sens plutôt non binaire ou sans genre. Je sais que je me présente au monde comme un homme cisgenre, probablement un pédé. Mais la maternité était quelque chose que, dès mon plus jeune âge, j’avais l’impression de pouvoir incarner. Ça n’avait rien à voir avec mon corps. Évidemment, j’aimerais avoir un utérus, car ça faciliterait les choses pour avoir un bébé. Mais globalement, je ne ressens pas de malaise par rapport à la manière dont mon corps est genré.
Mon lien avec l’idée de la maternité en grandissant tenait davantage au fait que, dans la ville rurale, ouvrière et blanche où j’ai été élevé·e, les pères étaient comme mon père : émotionnellement distants. C’était la meilleure chose qu’on pouvait avoir, car la plupart des pères battaient leurs enfants à mort. Les mères, en revanche, avaient la capacité de materner, de prendre soin, de préparer à manger, de nous accueillir chez elles avec un câlin. C’est ce rôle différent qui m’offrait beaucoup plus de sécurité quand j’étais petit. C’est dans cette optique que je voulais m’orienter quant aux enfants que j’aurais. Mon désir d’être mère n’avait que très peu à voir avec le genre, le sexe et le corps, et tout à voir avec l’orientation de chacun de ces rôles, que j’avais déjà jeune.
Vous racontez également cette histoire de manière non linéaire, et vous choisissez délibérément le moment où vous révélez certaines choses.
Je voulais plonger les lecteur·rice·s dans l’incertitude que mes ami·e·s et moi ressentions : « Ça va certainement se passer, ça n’arrivera pas. Ça va certainement se passer. Ça n’arrive pas tout de suite. » Je voulais partager cela avec les lecteur·rice·s.
Le processus pour essayer d’avoir un enfant a fait sortir de leur cadre habituel toutes ces choses qui constituent la norme dans la vie adulte, en quelque sorte : ma relation avec mes parents, ma relation avec la nourriture. Chaque soir, pendant que je cuisinais, je me demandais : est-ce que mon enfant aimera ce que je prépare? D’où vient cette nourriture? On est obligé·e de considérer ces choses sous un angle différent.
Ce livre mêle écriture scientifique, récits culinaires et mémoires. Vous consacrez autant de temps à évoquer ce futur bébé qu’à parler de pêche, de science et de cuisine. Qu’est-ce qui vous a donné envie de rassembler autant de thèmes différents?
C’est cette expérience qui m’a amenée à cette forme. Tous ces fils conducteurs étaient des choses que j’ai vécues au cours de cette expérience immense qu’est la possibilité d’avoir un enfant. Alors que je faisais face à toutes ces émotions très intenses liées à l’idée d’avoir ou de ne pas avoir d’enfant, je réfléchissais beaucoup à l’écologie et aux changements climatiques. On appelait l’enfant qu’on était peut-être en train de concevoir un « petit animal », et c’était donc un cadre inhérent au projet.
Je me suis vraiment intéressé·e au fait que beaucoup d’entre nous mangent des animaux, des animaux sauvages, et que nous étudions également l’écologie de ces mêmes animaux. Je peux sortir et les marquer. Je peux séquencer leur ADN et déterminer leur filiation. Je peux piéger tous les saumons remontant le courant à un endroit précis, étudier la génération suivante et voir combien de descendants chacun de ces saumons a eu. Je peux aussi, si j’ai vraiment besoin de manger, ou si j’ai vraiment besoin de nourrir mon enfant, aller me poster au bord d’une rivière, lancer une ligne dans cette rivière avec une mouche artisanale, remonter l’un de ces poissons, lui fracasser la tête, le jeter sur une poêle très chaude, et l’ingérer. Et alors, les molécules de cet être écologique, de cet animal souverain et vivant, deviendront les molécules de mon corps. C’est ce que nous faisons tous les jours.
À travers ce livre, vous présentez de nombreuses conceptions de ce que peut être la parentalité et de ce que signifie être un adulte dans la vie d’un enfant. Quel était votre objectif?
Je pense que j’avais une vision hétéronormative ou homonormative de la parentalité, une vision difficile à éviter — cette normativité m’a été transmise par le langage dès mon enfance. L’idée selon laquelle « voilà à quoi ressemble une famille : deux parents, des enfants, un foyer, et on sacrifie tout dans sa vie pour cette structure ». Je voulais désespérément être ce genre de parent.
Lorsque cela s’est avéré impossible, j’ai réalisé que j’ignorais complètement la façon dont ce type de relation intergénérationnelle existait déjà dans ma vie. Je me privais de cette capacité et de cette possibilité à cause du chagrin que je ressentais de ne pas avoir d’enfant.
Je suis enseignant·e, donc cette relation intergénérationnelle avec mes élèves fait partie intégrante de ma vie. Mes ami·e·s ont des enfants, et je peux choisir activement d’être présent·e dans leur vie. Ces relations ne sont évidemment pas la même chose que d’être parent. Mais être parent n’est pas la seule façon d’être présent·e dans la vie des jeunes. C’est devenu une véritable joie lorsque je suis présent·e et que je peux entretenir une relation régulière avec les enfants de mes ami·e·s, où règnent la familiarité et l’aisance. Iels peuvent apprendre à me connaître à mesure qu’iels grandissent. Il y a là aussi une grande joie.
Avez-vous des conseils à donner aux personnes queer qui envisagent de se lancer dans une démarche similaire?
Restez ouvert·e à toutes les options, préparez-vous à toutes les éventualités, écoutez votre corps et soyez prêt·e à être surpris·e par ce que vous ressentirez. Parlez d’argent, car la plupart des options sont coûteuses. Essayez d’être aussi queer que possible, mais ne vous sentez pas coupable de vouloir aussi des choses « normatives ». Même si vous essayez d’avoir un enfant en solo — bravo ! — ne faites pas ce parcours seul·e. Cette expérience peut être source d’isolement. Que vous optiez pour l’adoption, la FIV ou une autre méthode de conception, attendez-vous à être confronté·e à l’homophobie du système; elle finira par se manifester, même si vous travaillez avec une équipe qui essaie de vous en protéger. Entourez-vous d’un cercle de soutien afin de pouvoir en parler quand cela arrivera. Peu importe l’ampleur de la tâche que vous imaginez, préparez-vous à la première année de parentalité comme si elle représentait dix fois plus de travail, et anticipez l’isolement qui va de pair. Même observer cette période de l’extérieur est difficile.
Et, c’est peut-être le plus important pour moi : si votre parcours vers la parentalité se termine sans enfant, vous n’êtes pas seul·e. Peu de gens en parlent, mais beaucoup de personnes qui souhaitent avoir des enfants n’en auront finalement pas. Votre peine est légitime, et elle sera bien plus difficile à vivre si vous l’ignorez ou vous la minimisez.